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Cigarette non grata

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Interdire la cigarette au cinéma ? C’est la proposition de la députée de Gironde, Michèle Delaunay lors du débat parlementaire sur la mise en place obligatoire du paquet de cigarettes neutre.

Selon la députée cancérologue, il s’agirait d’appliquer la convention cadre de lutte anti-tabac ratifiée par la France en 2004. Elle instaure « une interdiction globale de toute publicité en faveur du tabac, de toute promotion et parrainage du tabac ». J’ignore si Jacques Tati et sa célèbre pipe, Jean-Paul Belmondo dans A bout de souffle, et plus récemment Audrey Tautou dans Chanel, Sylvie Testud dans Sagan , Gaspard Ulliel dans Saint Laurent , Adèle Exarcopoulos dans La vie d’Adèle ou encore Leïla Bekhti dans L’Astragale incitent à fumer les jeunes et les femmes qu’il conviendrait de protéger. En fait, je me demande comment s’exprimera l’impatience, l’attente, l’énervement, la compulsion ou le plaisir après l’amour sans la cigarette.

Ce ne serait pas la première fois que le cinéma se trouverait confronté à des interdits car dès la naissance du 7ème art, de multiples contrôles ont été mis en place pour en réprimer les excès. Aux Etats-Unis, les interdits de représentation ont porté sur la nudité, les baisers lascifs, la perversion sexuelle, l’adultère, le blasphème, l’irrespect dans la représentation de la police ou des militaires, l’homosexualité, liste loin d’être exhaustive. En France, la censure s’est exercée sur des films audacieux comme Et Dieu créa la femme de Roger Vadim en 1957 et plus récemment Baise-moi de Virginie Despentes, des films supposés attaquer la religion comme La Religieuse de Jacques Rivette, des films supposés offensant à l’égard de la France et de ses institutions comme La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo en 1970. Le temps où le chef de l’Etat, le ministère de l’intérieur et les militaires avaient main mise sur l’exploitation des films est révolu. Il n’empêche que des groupes de pression notamment catholiques s’activent auprès du Centre National du Cinéma ou portent plainte au nom de la protection de l’enfance ou du respect des consciences.

Alors que dans de nombreux pays, la censure, la vraie, a des finalités politiques qu’il s’agisse en Chine, en Russie ou en Iran de garantir la légitimité du régime ou en Inde de préserver l’intégrité de la nation, de la morale et de l’ordre public.

J’ignore si Freud a jamais été au cinéma mais il a formalisé le mode d’emploi de la censure. Voici ce qu’il écrivait : « l’écrivain redoute la censure, c’est pourquoi il modère et déforme l’expression de sa pensée. Selon la force et la subtilité de cette censure il devra (…) dissimuler sous un déguisement innocent des révélations subversives. (…). Plus la censure sera sévère, plus le déguisement sera complet, plus les moyens de faire saisir au lecteur le sens véritable sera ingénieux. Autrement dit, le contournement de la censure a des effets positifs sur l’imagination créatrice. Un exemple : pendant le règne du code Hays sur Hollywood entre 1934 et 1966, les metteurs en scène interdits de sexe ont génialement usé de métaphores, d’ellipses et d’images suggestives pensez à la fameuse scène du baiser entre Cary Grant et Ingrid Bergman dans les Enchainés d’Hitchcock : le baiser le plus long et le plus sensuel du cinéma (2mn30) est entrecoupé de dialogues pour défier les censeurs qui interdisaient qu’un baiser dure plus de 3 secondes.

Mais quand la censure est exploitée et non contournée l’effet peut être inverse. Voyez le réalisateur iranien Jafar Panahi. Effectivement interdit de filmer dans son pays, il n’a jamais autant tourné que depuis sa condamnation. Il faut vraiment être naïf pour croire que ce soit à l’insu des autorités iraniennes. Son assignation à résidence est peut-être une épée de Damoclès mais il n’est nullement empêché de sortir de chez lui comme le savent parfaitement ceux qui le fréquentent. A-t-il innové avec Taxi Teheran en plagiant, à 13 ans de distance l’idée du taxi et même celle de l’enfant exaspérant à Abbas Kiarostami ? Ten tourné sans autorisation avec la première caméra numérique nous révélait dans une mise en scène magistrale d’admirables portraits de femmes qui ne devaient rien à l’improvisation. Dans Taxi Teheran seule l’avocate et militante des droits de l’homme Nasrin Sotoudeh apporte un accent de sincérité. Panahi, lui, dresse son propre portrait de dissident héroïque en chauffeur d’un faux taxi embarquant de faux clients. On n’est pas obligé d’y croire.

Revenons en France : la protection de la jeunesse est une des principales fonction de la commission de contrôle du CNC chargée de délivrer les visas d’exploitation, en prescrivant si nécessaire des interdictions aux moins de 18 ans, 16 ans ou 12 ans. Si le cinéma devait promouvoir la santé pour tous publics, ce n’est seulement la cigarette qu’il faudrait proscrire mais aussi l’alcool, la drogue, les conduites à risque, le suicide, l’obésité, la maigreur, les repas déséquilibrés et j’en passe. La liberté d’expression cinématographique chèrement conquise n’aurait qu’à bien se tenir !

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