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L'anorexie au parlement

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L'Assemblée nationale a créé, cette nuit, un nouveau délit, puni d'un an d'emprisonnement et de 10.000 euros d'amende visant à réprimer l'incitation à la maigreur excessive, notamment de la part de sites internet pro-anorexie.
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Anorexie Crédits : CORTIER CLAUDE

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Pendant la discussion au Parlement sur la loi santé, entre le tiers payant qui ne plaît pas aux médecins libéraux et le paquet de cigarette neutre qui ne plaît pas aux buralistes, les députés ont adopté deux amendements l’un pénalisant l’incitation à la maigreur, autrement dit les sites internet dits « pro-ana », le second interdisant l’embauche des mannequins dénutris, avec l’approbation de la ministre de la Santé. L’avenir dira si cette loi passera.

On peut s’étonner que nos députés s’occupent de la maigreur des mannequins en adoptant des mesures qu’aucun spécialiste ne recommande telles quelles. Ailleurs en Europe, notamment dans les pays nordiques, la réglementation à l’embauche dans les milieux de la mode existe mais elle n’est pas isolée : prenant en compte l’inflation des troubles du comportement alimentaire, l’offre de soins spécialisés couvre tout le territoire et les mesures ne se limitent pas aux jeunes filles dont le corps est l’instrument de travail.

Il faut mal connaître l’anorexie mentale pour attribuer à la mode le pouvoir incitatif qu’on lui prête : ne devient pas anorexique qui veut même s’il y a des mannequins et des danseuses anorexiques (dont on ne parle pas), toutes ne le sont pas. Cette affection existait bien avant que la mode ne s’en mêle. L’idéal de minceur peut faire rêver les gourmandes d’être anorexiques, susciter des régimes aberrants pour y parvenir, mais c’est faire offense aux anorexiques que de réduire leur problème à leur apparence physique. Ce n’est pas parce que les pathologies empruntent leurs thèmes à la société environnante que celle-ci est un agent pathogène. C’est comme si on disait que les ordinateurs si présents aujourd’hui chez ceux qui délirent étaient la cause de leur délire. Dans le livre que j’ai écrit sur l’anorexie mentale il y a vingt cinq ans avec la psychanalyste Ginette Raimbault[1], nos « cas » s’appelaient Sissi impératrice d’Autriche, Catherine de Sienne et la philosophe Simone Weil qui n’aspiraient pas à ressembler à des gravures de mode.

La ministre de la Santé, les députés qui ont proposé ces amendements et ceux qui les ont votés ne peuvent pas prétendre ne pas être informés car plusieurs rapports récents des plus sérieux sont facilement consultables.

C’est même dans les locaux du ministère de la santé qu’a eu lieu le 6 février dernier un colloque intitulé : « Anorexie mentale et boulimie, et si on arrêtait le gâchis » . Les associations spécialisées à l’initiative de ce qu’il faut appeler un cri d’alarme l’ont fait précéder d’une pétition sous forme de lettre ouverte au président de la République pour la mise en place d’un plan national des filières de soin. Le retard global que nous avons dans ce domaine montre a contrario à quel point les amendements proposés sont dérisoires. Prenons la pénalisation des sites pro-ana : dans une enquête menée entre 2010 et 2014 sur les réseaux sociaux, l’équipe d’Anamia (c’est un groupement de chercheurs de l’EHESS, du CNRS et de l’institut Mines telecom) a montré que « toute tentative de censure et de répression est non seulement inefficace (car elle n’arrive pas à freiner la prolifération des contenus controversés) mais aussi nuisible car les auteurs et les utilisateurs de ces contenus tendent de plus en plus à se cacher échappant à tout effort des professionnels de santé de les joindre, de faire passer des campagnes d’information et de leur offrir du soutien ».

À moins d’être spécialiste, personnellement ou familialement confronté à ce genre de problème, on ne mesure pas d’emblée qu’il s’agit d’un problème de santé publique. Or, ce sont six cent mille jeunes qui sont concernés. Trop souvent comme devant une personne dépressive, on pense que l’anorexie ou la boulimie relève de la volonté ou qu’il s’agit d’un problème passager. Il faut reconnaître que ça peut être le cas si l’on en juge par le nombre de personnes adultes qui, venant consulter pour une toute autre raison, révèlent ces difficultés passées pour lesquelles elles n’ont jamais été soignées. Mais, on voit aussi des personnes beaucoup plus âgées qui n’en sont jamais sorties. Les jeunes garçons encore davantage que les jeunes filles se cachent lorsque leur comportement anorexique ou boulimique s’impose à eux alors qu’ils pensent en être maîtres ils ne s’en plaignent pas car ils en tirent un apaisement momentané, ce qui rend difficile l’intervention de la famille qui se demande à quel moment intervenir et surtout comment.

Pourtant, les spécialistes s’accordent pour dire qu’une prise en charge précoce, multidisciplinaire et en réseau créent les conditions favorables à la guérison et évitent les lourdes conséquences psychologiques, physiques, affectives, sociales voire économiques pour les jeunes qui en souffrent et qui, je le rappelle sont de l’ordre de 600.000.

Si en région parisienne l’offre de soins existe, elle est saturée tandis qu’ailleurs elle est soit inexistante soit partielle. Ces difficultés d’accès aux soins, voire même aux conseils, expliquent en partie le succès de la recherche sur internet d’une solution que le système médical n’est pas en mesure de fournir.

C’est dire qu’on attend autre chose que des mesures législatives partielles voire potentiellement dangereuses.

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