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Portrait de Claude Nicolas Ledoux et sa fille par Antoine-François Callet

L'enfant dans l'art

5 min
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Une fois n’est pas coutume, je voudrais vous parler de l’excellente exposition du musée Marmottan-Monet sur l’Art et l’enfant.

Portrait de Claude Nicolas Ledoux et sa fille par Antoine-François Callet
Portrait de Claude Nicolas Ledoux et sa fille par Antoine-François Callet Crédits : f

Elle montre des chefs d’œuvre de la peinture française du Moyen Age au début du XXème siècle et peut être visitée de plusieurs façons : à l’aveugle, si vous avez apprécié l’exposition précédente « La Naissance de l’intime », pourquoi ne pas retourner dans cet hôtel particulier accueillant où il fait toujours bon revoir la riche collection permanente des tableaux de Claude Monet. Quant à l’exposition, vous serez surpris de découvrir la qualité de peintres peu connus voire anonymes pour les temps les plus anciens qui ont pour point commun de représenter des enfants.

Oui, mais quels enfants ? Si vous regardez avec un peu plus d’attention le déroulement chronologique de l’exposition, vous comprenez rapidement que la représentation de l’enfant donne à voir l’évolution de son statut dans la société. Dans cette optique, on regarde cette exposition différemment.

DONNEZ-NOUS UN EXEMPLE

Vous connaissez les ravages de la mortalité infantile avant le 19ème siècle. Eh bien, parmi les représentations des jeunes rois et reines en habit d’apparat, on voit un portrait du futur Louis XIV âgé de deux ans, bien en chair ; il est destiné à proclamer à tout le royaume et à toute l’Europe que la descendance des Bourbons est bien assurée, tableau relayé par l’estampe et la médaille. Mais on voit aussi un tableau anonyme du 17ème très touchant, le portrait d’un enfant mort, expérience fort commune à l‘époque ainsi que des représentations d’enfants du peuple plutôt miséreux, en groupe mais sans adulte, témoignant du peu d’intérêt qu’on portait à leur condition.

À QUEL MOMENT APPARAÎT DANS LA PEINTURE L’ENFANT INDIVIDUALISÉ QU’A DÉCRIT PHILIPPE ARIÈS ?

Au 18ème siècle, les enfants de l’aristocratie sont encore élevés par des nourrices mais la bourgeoisie comment à garder ses enfants et les portraits de famille avec enfants abondent où l’on perçoit par la proximité et l’attitude des corps, la tendresse et l’affection. Une mère allaitant elle-même son enfant apparaît, bien qu’en robe d’apparat et regardant ailleurs, une autre initiant sa fille aux travaux domestiques mais aussi l’architecte Claude Nicolas Ledoux, vers 1780 enseignant sa fille. On sent que le rôle du couple devient prépondérant et que l’enfant éduqué devient davantage l’enfant de ses parents que de sa lignée. Mais le portrait du petit marchand de violettes, seul et quasi mourant rappelle combien les enfants démunis étaient peu protégés.

MAIS EST-CE QUE LES PEINTRES NE REPRÉSENTAIENT PAS LEUR PROPRES ENFANTS ?

Vous devez penser aux impressionnistes qui, comme les psychanalystes d’ailleurs, se sont servis de leurs enfants et des enfants de leurs amis comme modèles ou comme cobayes. C’est une enfance heureuse, choyée, libre que racontent Claude Monet, Berthe Morisot, Edouard Manet, Renoir et même Cézanne où les pères ne sont pas absents. Hormis quelques exceptions, on n’y voit pas la disproportion entre une sphère familiale rassurante et le rôle que commence à s’octroyer l’Etat pour protéger les enfants des abus dont ils restent l’objet.

EST-CE QU’IL Y A RUPTURE OU CONTINUATION CHEZ LES PEINTRES DU XXÈME SIECLE ?

Picasso, Matisse, Dubuffet continuent à faire des portraits de leurs enfants. La grande nouveauté, au moment où la place du jeu dans la création devient centrale pour les avant-gardes, c’est la double reconnaissance des qualités de l’enfance et surtout du dessin d’enfant, collectionné, commenté, exposé. Baudelaire évoque « la curiosité profonde et joyeuse de l’enfance », d’autres l’absence de parti pris, leur naïveté et leur don d’observation. Matisse n’en est pas moins méfiant quant à la spontanéité et à la qualité des dessins d’enfant. En observant les portraits de ses propres enfants ou le jeune garçon à la langouste de Picasso, on comprend à la fois ceux qui ont pu dire qu’un enfant en aurait fait autant et la phrase de Picasso visitant une exposition de dessins d’enfants : « quand j’avais leur âge, je dessinais comme Raphaël mais il m’a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme eux ». Dubuffet s’est emparé avec virtuosité de cette manière de peindre enfantine soi-disant indemne de culture avant de s’en détourner remettant en question qu’il s’agisse d’un modèle d’authenticité. Entre- temps, le dessin d’enfant a acquis un statut culturel abondamment exploité par la publicité. Aujourd’hui chez les artistes contemporains, mais pas chez les parents, c’est la démystification de la créativité de l’enfance qui prime. Je ne saurais dire si elle traduit une régression du respect dû aux enfants.

Vous avez jusqu’au 3 juillet pour y aller et acheter le catalogue, non seulement pour ses reproductions mais pour les textes de Jacques Gélis, Marianne Mathieu, Catherine Rollet et Emmanuel Pernoud qui m’ont inspirée. Ils accompagnent et éclairent l’exposition de leur érudition.

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