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Libérer la parole

5 min
À retrouver dans l'émission

Doit-on libérer la parole à tous prix...

Nuit debout veut libérer la parole. Zest est une application qui libère la parole des salariés dans l’entreprise, anonymement pour être encore plus libre. Le réseau des MJC libère la parole pour dire « non à la haine ». Plaisirs de meufs, un blog BD libère la parole de femmes sur le plaisir. Le mot-clic #MiPrimerAcoso (mon premier harcèlement) libère la parole des Mexicaines. Les anciens du groupe scout victime de prêtres pédophiles témoignent sur le site La Parole libérée. « Bas les pattes » c’est le titre du manifeste des 40 journalistes politiques qui ont « libéré leur parole » dans Libération le 4 mai 2015, suivies par « Nous ne nous tairons pas », l’appel de 17 anciennes ministres dans le JDD du 15 mai 2016. Faut-il approuver sans réserve la libération de la parole de la femme politique Sandrine Rousseau dénonçant Denis Baupin pour des faits prescrits pour lesquels elle n’a pas porté plainte ? Monique Pelletier s’est elle aussi « libérée » mais sans dénoncer : du temps où elle s’occupait de la condition féminine, un sénateur lui a roulé un patin par surprise mais l’on sait seulement qu’il avait de grosses lunettes.

REVENONS AUX SOURCES : EST-CE QUE LIBÉRER QUI VIENT DU LATIN LIBERARE N’A PAS EGALEMENT DONNÉ LIVRER ?

Mais oui, et « libérer » a plusieurs significations positives sans suggérer la dénonciation: délivrer de la domination, affranchir d’un état de dépendance ou de sujétion, dégager quelqu’un de quelque chose qui le coince. Quand il s’agit de libérer LA PAROLE, on lève une censure, ici celle que les femmes et les enfants ont intériorisée depuis des siècles : la nécessité de faire le moins de vagues possibles. Parler publiquement aurait pour vertu de donner l’exemple pour que les agresseurs se sentent menacés d’être dénoncés voire le soient et se censurent. On accorde aussi une valeur thérapeutique à la publicité de ses malheurs qui reste à prouver. Mais quand la parole se libère anonymement et publiquement sur les réseaux sociaux, elle favorise la muflerie chez des personnes qui peuvent être supportables tant qu’elles se retiennent.

Je précise s’il en est besoin que je n’ai aucune complaisance envers le sexisme, le harcèlement, l’agression sexuelle et encore moins envers le viol et la pédophilie. Je me réjouis que nous soyons dans un pays qui réprime ces délits et ces crimes contrairement à tant d’autres où les victimes n’ont aucun recours.

JE SENS QUAND MÊME QUE VOUS N’ÊTES PAS CONVAINCUE PAR LES BIENFAITS DE LA LIBÉRATION DE LA PAROLE ?

Disons que je m’interroge. On exige que les hommes politiques, les prêtres, les supérieurs hiérarchiques et même les footballeurs soient irréprochables encore que je sois méfiante quand les supposés irréprochables se muent en dévôts du camp du bien. Certains ne sont pas irréprochables tantôt parce qu’ils ont trop de pouvoir, tantôt parce qu’ils n’en ont plus. Moins la société tolère ces transgressions, plus elles seront réprimées, plus on devra exiger des femmes qu’elles soient elles-mêmes irréprochables, idéal tout aussi inatteignable que pour les hommes.

MAIS ALORS, QUELS INCONVÉNIENTS VOYEZ-VOUS À LA LIBÉRATION DE LA PAROLE ?

Je trouve positif que toute personne estimant qu’elle n’a pas été respectée en paroles ou en actes se sente légitime à briser le silence immédiatement en répliquant si elle le peut ou en trouvant une écoute suivie d’effets concrets dans son entourage personnel ou professionnel voire en portant plainte si c’est justifié. En revanche, je me demande s’il est prudent de solliciter tout un chacun à rendre public –je dis bien public - des faits anciens suggérant que toutes les femmes, voire tous les enfants ont été victimes ou auraient pu l’être au point de n’être plus dans la norme s’il ne vous est rien arrivé ou si vous ne souhaitez pas témoigner. Et je ne suis pas persuadée du bien fondé de l’allongement des délais de prescription en matière d’agression sexuelle.

POURQUOI ? VOUS ALLEZ À L’ENCONTRE DE CE QUE DISENT TOUS LES SPÉCIALISTES

Je ne prétend pas avoir raison mais la prescription n’est pas faite pour absoudre les délinquants mais parce qu’au bout d’un certain temps, à moins de considérer que les victimes ne mentent jamais, les preuves à apporter en justice sont difficiles à réunir, la manipulation de la mémoire existe – je viens de lire dans le Monde Science qu’il est démontré que la suggestion d’un épisode « pouvant avoir eu lieu » durant l’enfance augmente la probabilité qu’il soit rapporté une semaine plus tard comme réellement vécu…L’issue de ces plaintes tardives est souvent insatisfaisante quand la victime est persuadée que seule la reconnaissance de son préjudice par la justice lui permettra de se reconstruire. J’ai aussi rencontré des personnes qui n’ont pu parler qu’après s’être assurées que les faits étaient prescrits.

JE TROUVE QUAND MÊME SURPRENANT QUE VOUS SOYEZ RÉSERVÉE SUR LA LIBÉRATION D LA PAROLE…

Parler est un besoin, écouter est un art disait Sénèque. Tout dépend de qui écoute.

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