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Les animaux et les hommes

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Les animaux sont des êtres sensibles, comme nous, ils souffrent, comme nous, certains sont capables d’empathie, de courage, d’altruisme comme nous. L’homosexualité, le jeu ou l’adultère se retrouvent aussi chez les espèces animales. Pour se nourrir ou se défendre, les animaux tuent et certains se laissent même mourir. Vous pensez peut-être que seuls les humains sont capables d’infanticide ? C’est faux. Nathaniel Herzberg dans le Monde du 15 novembre fait part d’une étude menée par Elise Huchard chercheuse au CNRS et Dieter Lukas de l’Université de Cambridge, publiée dans la revue Science . 119 espèces sur les 260 qu’ils ont étudiées sont des tueuses de nouveau-nés. Les primates, les lions, les léopards les ours et les rongeurs arrivent en tête de liste. C’est le mâle dominant qui tue les petits des autres, jamais les siens, et la femelle qui tente de protéger sa progéniture. Le but, pour le mâle est de transmettre ses propres gènes aux petits dont il aura la charge. Je ne sais pas comment il les reconnaît mais l’examen du patrimoine génétique des victimes et des bourreaux le prouve. Les femelles l’ont compris et leur stratégie consiste à multiplier les partenaires. Chez les bonobos, c’est efficace: le mâle épargne les petits quand la femelle a eu 10 ou 15 partenaires, le risque est grand de tuer sa propre descendance et il ne s’y risque pas.

Chez les humains, ce sont rarement les hommes qui tuent les nouveau-nés. Quand un père tue ses enfants, c’est souvent qu’il ne supporte pas une séparation imposée par sa femme. Il se venge en la privant de ce qu’elle a de plus cher à moins qu’il imagine protéger ses enfants d’une souffrance intolérable qu’il ne distingue pas de la sienne : c’est le crime altruiste au terme duquel il se suicide ou tente de le faire.

Mais, je ne vous aurais pas parlé d’infanticide chez les animaux si je ne m’étais intéressée à Dominique Cottrez, accusée d’avoir tué huit de ses nouveau-nés. Car, chez les humains, ce sont les femmes qui tuent les nouveaux-nés. Rarement il est vrai : quelques dizaines par an pour 800.000 naissances et surtout beaucoup moins qu’aux siècles précédents ou, de nos jours, en Chine et en Inde où l’infanticide, beaucoup mieux toléré, est presque considéré comme une forme de contraception.

Ne connaissant Madame Cottrez que par les médias, je n’émettrai aucune appréciation sur sa personne. C’est le traitement judiciaire de cette affaire qui m’interpelle. Pour le comprendre, il faut rappeler les faits : l’affaire commence en juillet 2010 avec la découverte de deux nouveau-nés enterrés dans un jardin privé. Les anciens propriétaires étaient les parents de Dominique Cottrez. Chez elle, les enquêteurs ont retrouvé six autres corps à peine dissimulés. Mariée et mère de deux jeunes filles, elle a reconnu avoir mis au monde et étouffé ces 8 enfants. Elle a également révélé qu’elle avait été victime d’inceste et craignait que ces enfants soient de son père, lui-même décédé en 2007.

Après ces tristes découvertes, Madame Cottrez est mise en détention provisoire. Pour mettre fin à l’infraction ? non. Pour éviter qu’elle s’enfuit ? non plus. Pour conserver les preuves ? pas davantage. Pour la protéger ? peut-être. Certes l’infraction est un crime mais aucun des motifs qui justifie la détention provisoire ne s’applique à cette personne hormis le retentissement médiatique qui est une raison des plus discutables. Son incarcération dure deux ans ce qui est anormalement long. En aout 2012, elle est remise en liberté sous contrôle judiciaire avec obligation de se soigner.

Le problème juridique que pose cette affaire est de savoir si les conditions sont réunies pour que Mme Cottrez puisse être jugée, autrement dit si, oui ou non, les faits sont prescrits. En matière criminelle, le départ de la prescription est fixé au jour des faits et elle est de 10 ans. En octobre 2013, la cour de cassation avait estimé que les faits étaient prescrits et annulé le renvoi de Mme Cottrez devant les Assises demandé par la chambre de l’instruction. Mais le 7 novembre 2014, la Cour de cassation en séance plénière en a décidé autrement : Mme Cottrez sera bien jugée aux Assises! Il y a eu un précédent avec le tueur en série Emile Louis que les policiers ont fait avouer en l’assurant que ses crimes étaient prescrits. Les dysfonctionnements de la police et de la justice avaient été tels que personne ne s’était ému de l’artifice invoqué pour lever la prescription et le juger. En droit, la prescription peut être suspendue « en cas d’obstacle insurmontable à l’exercice des poursuites ». Pour Mme Cottrez, la cour a retenu (comme obstacle insurmontable) que ses grossesses ne pouvaient être décelées en raison de son obésité et que les corps des enfants avaient été cachés, assez mollement d’ailleurs. Quelle que soit l’émotion que suscite cette affaire, invoquer une caractéristique physique fait-il le poids (c’est le cas de le dire) au regard de la gravité qu’implique de suspendre le principe de prescription ? Charles Péguy écrivait avec subtilité: « tout homme a droit qu’on le combatte loyalement ». Madame Cottrez, que je sache, n’est pas un animal.

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