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Les mendiants de Paris

5 min
À retrouver dans l'émission

Face à la mendicité, chacun de nous est régulièrement sollicité, s’en trouve dérangé ou pas, apporte une réponse réfléchie ou impulsive, sans qu’il soit facile de nommer ce qu’on fait ou pas.

Avez–vous une doctrine quand vous croisez un mendiant dans la rue ? Je me pose quotidiennement cette question en allant à mon bureau. Je passe devant un garçon d’une douzaine d’années qui pose habilement son gobelet transparent au milieu de la chaussée. J’y observe les passants occasionnels qui ne manquent pas de le renverser puis ils aident le jeune homme navré et ravi à ramasser ses piécettes et en ajoutent une ou deux en guise d’excuse. En face, sa mère, bien emmitouflée, assise sur sa grosse valise à roulettes l’a à l’oeil tandis qu’un homme de la famille, portable à l’oreille et cigarette au bec fait sa tournée. Car plus loin, ce sont de jeunes hommes d’une vingtaine d’années qui saluent poliment du matin au soir et ramassent les mégots. Que faire ? Devant les magasins d’alimentation, les restaurants, les endroits touristiques ou les magasins de luxe, dans le métro, aux feux rouges ou à la sortie du périphérique, on croise des hommes et des femmes, jeunes ou vieux, accompagnés d’un enfant ou d’un animal, assis ou debout, parfois un peu dérangés mentalement. Roms, jeunes isolés récemment déclassés, femmes en détresse, clochards vivant dans la rue depuis des années, ils ont chacun leur façon d’aborder les passants. Que faire ?

Sont-ils de plus en plus nombreux parce que la précarité augmente ou n’est-ce qu’une impression parce qu’ils se concentrent dans les lieux de passage? En l’absence de mesure du phénomène, on peut en juger par la fréquence des arrêtés municipaux demandés par les maires au Préfet de police, arrêtés circonscrits dans le temps, par exemple la période des fêtes en ville ou la période estivale à la mer, et dans l’espace concernant le quartier des Champs-Elysées par exemple. En dehors de ces restrictions, la mendicité n’est un délit que si elle se déroule de manière agressive et sous la menace d’un animal dangereux, ce qui n’est pas fréquent.

Chacun de nous est donc régulièrement sollicité, s’en trouve dérangé ou pas, apporte une réponse réfléchie ou impulsive, sans qu’il soit facile de nommer ce qu’on fait ou pas. Aucune enquête n’existe à ma connaissance sur les donateurs, à peine évoqués dans l’étude de terrain du centre d’étude et de recherche sur la philanthropie (en partenariat avec la fondation Caritas, le Secours catholique et la Vie), menée en 2011 sur les mendicités à Paris. D’après les personnes concernées, les jeunes et les moins aisés seraient les plus généreux. Ce que paraît démentir la forte concentration de mendiants dans les quartiers les plus riches de la capitale bien qu’on y voit rarement les élégantes ouvrir leur sac. J’ai donc mené une petite enquête personnelle auprès de mon entourage. Il est tout juste représentatif d’un milieu privilégié qui pratique discrètement mais assidûment l’altruisme institutionnel.

Dans la rue, leur seul point commun est de ne jamais donner d’argent aux enfants pour ne pas encourager leur exploitation. Sinon, chacun pratique à sa façon préalablement réfléchie ou au gré de l’humeur du jour. L’un ne donne jamais d’argent dans la rue sans état d’âme. Fort généreux par ailleurs, il considère que s’il est un devoir de donner il en est un autre d’être responsable de ce qu’on donne. D’autres choisissent de donner toujours aux femmes ou à l’inverse, jamais aux femmes ou toujours et exclusivement aux musiciens. À la sortie de l’église ou de la pâtisserie d’à côté, les fidèles se sentent le devoir de faire une bonne action. Je ne connais personne, bien que cela existe, qui agresse un mendiant par des remarques désobligeantes mais l’indifférence ou l’évitement qui nient l’existence même de la personne peuvent être une forme d’agression. Cette indifférence est un masque car il est rare que la présence d’un mendiant ne suscite pas de réaction - tantôt négative – tantôt positive.

Ce sont les sentiments plus que la raison qui déterminent l’acte de donner ou de ne pas donner. Ceux-ci tiennent à la relation qui se noue par le regard, par les gestes, par les mots. Une fois la peur ou la défiance surmontée, quand le dialogue s’engage, c’est parfois tout un quartier qui adopte un clochard lui assurant une forme de survie en apportant de la nourriture ou des habits chauds plus que de l’argent. De l’affection aussi : un clochard dépouillé de son chat s’est vu offrir un chaton de remplacement en quelques jours. Les enfants aiment donner même s’ils doivent surmonter leur crainte ou plutôt ne comprennent pas qu’on puisse ne rien donner. On est loin de « l’altruisme efficace », exempt de tout sentiment qu’Olivier Postel-Vinay m’a fait découvrir dans Libération du 17 février. Un jeune philosophe Mac Askill prône l’idée selon laquelle pour un même investissement, il vaut mieux sauver dix vies au bout du monde que celle d’un proche. Sauf que faire le bien à distance ne vous empêche de vous sentir mal devant la misère de proches qui n’ont que faire de vos états d’âme. Et je parie que si vous avez écouté cette chronique, vous ne regarderez plus les mendiants de la même façon.

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