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Lire ou ne pas lire

4 min
À retrouver dans l'émission

Bonjour Guillaume. Une question pour commencer : Est-ce que vous vous souvenez du moment où vous avez su lire ?

NOooooN…

Alors vous ne vous distinguez pas de la majorité des gens qui, comme vous, n’en ont aucun souvenir ! Je trouve ça bizarre car à l’âge de l’apprentissage de la lecture, entre 4 et 7 ans, on a des souvenirs conscients. Curieusement, on se souvient davantage du jour où on a su faire du vélo. Ces apprentissages ont ceci de commun qu’une fois qu’on sait, c’est comme si on avait toujours su. Mais ils diffèrent au sens où on n’oublie jamais de rester en équilibre alors que si on ne pratique pas la lecture, on peut tout oublier, comme d’ailleurs les langues étrangères.

VOUS CONNAISSEZ DES GENS QUI SE SOUVIENNENT DE CE MOMENT ?

Dans son livre « Transmettre (ou pas) » (Albin Michel), le psychanalyste Jean-Pierre Winter rapporte deux témoignages rares, ceux de Françoise Dolto et de Jean-Paul Sartre qui racontent le moment quasi miraculeux - préparé par le déchiffrage, l’ânonnement et le faire semblant - où la lecture veut enfin dire quelque chose. Il arrive même qu’un enfant sache lire en profitant d’un enseignement qui ne lui est pas destiné : Marcel Pagnol raconte qu’il a su lire parce que son père enseignait la lecture à des élèves plus âgés que lui en sa présence. Expérience que nombre de cadets connaissent même s’ils ne veulent rien en laisser paraître. On peut en conclure que les enfants qui ne présentent aucune difficulté apprennent à lire quelle que soit la méthode tandis que d’autres y arriveront plus difficilement. Enfin, il arrive que cet éclair, ce miracle que les parents et les enseignants de CP guettent anxieusement ne se fasse pas. En témoignent les deux millions et demi de personnes de 18 à 65 ans, soit 7% de la population qui ne maîtrisent pas la lecture et l’écriture.

CE N’EST PAS VOUS QUI AVEZ ÉCRIT LE SCENARIO DU FILM DE CLAUDE CHABROL « LA CÉRÉMONIE » OÙ SANDRINE BONNAIRE INTERPRÉTAIT ADMIRABLEMENT LE RÔLE D’UNE ILLETTRÉE ?

En effet, et son ingéniosité pour masquer son handicap prouvait combien elle était intelligente mais aussi lucide sur son incapacité à apprendre à lire quels que soient ses efforts. Et c’est pour éviter ce sort funeste que sera présentée le 25 septembre le résultat de la vaste étude Lire et écrire, financée par le Ministère de l’Education nationale et que sont publiés deux livres, « Réapprendre à lire » au Seuil des sociologues Anne-Claudine Oller et Sandrine Garcia et, « J’aime pas lire » des psychopédagogues Christine Henniqueau et Dominique Thouin chez Flammarion. Les sociologues démontrent que l’apprentissage actuel ne permet pas de lutter contre les inégalités, voire les aggravent elles ont testé leur propre méthode qu’elles estiment plus efficace. L’étude Lire et écrire a aussi cherché à identifier les pratiques les plus bénéfiques aux élèves socialement défavorisés et par là-même les plus dépendants de l’école. Sans prôner une méthode idéale qui n’existe pas, ni dresser le portrait robot de l’enseignant le plus efficace, l’étude constate, entre autres, quelque chose de contre intuitif, à savoir que les élèves faibles sont pénalisés par un début tardif et un tempo trop lent dans l’enseignement des correspondances entre phonèmes et graphèmes. Quant aux psychopédagogues, elles mettent l’accent sur l’importance de l’éducation au langage avec force conseils aux parents. Il en ressort que si ces études ne restaient pas lettre morte, beaucoup d’enfants pourraient beaucoup mieux réussir.

Il n’empêche que certains enfants n’apprendront jamais à lire quelle que soit la pédagogie employée car ce n’est ni de pédagogie, ni d’informatique dont ils ont besoin mais de soins : avec un bras cassé le meilleur professeur de tennis ne leur fera pas renvoyer une balle.

ALORS QUE FAUT-IL FAIRE ?

Les difficultés d’apprentissage font souffrir les enfants mais relèvent rarement de problèmes psychologiques. Donc, loin de moi l’idée de psychologiser les troubles d’apprentissage comme on nous en fait le reproche. L’autre écueil consiste à mettre systématiquement en cause l’école, car si toutes les méthodes ne se valent pas, l’école ne peut pas tout. La difficulté pour les parents est de trouver la personne qui saura poser le bon diagnostic et proposer la bonne rééducation si elle est nécessaire. Si vous écoutez sur France culture La Marche des sciences du 6 février 2014, vous la découvrirez : elle s’appelle le docteur Gisèle Gelbert. Si Sandrine Bonnaire avait eu la chance de rencontrer cette neuroaphasiologue au cours préparatoire, je n’aurais pas eu la chance d’écrire La Cérémonie. Malheureusement elle est aussi peu écoutée que les autres spécialistes.

Jean-Pierre Winter : Transmettre (ou pas), Albin Michel, 2012

Anne-Claudine Oller et Sandrine Garcia « Réapprendre à lire » , Seuil

Christine Henniqueau et Dominique Thouin, « J’aime pas lire » , Flammarion

Gisèle Gelbert : Lire c’est vivre, Odile Jacob

Et : www.giselegelbert.fr

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