LE DIRECT

Ma dernière chronique

5 min
À retrouver dans l'émission

Je ne vous quitterai pas sans vous recommander LE livre à emporter cet été.

Saviez-vous que le philosophe Michel Juffé a retrouvé et publié la correspondance entre l’inventeur de la psychanalyse Sigmund Freud et Benedictus de Spinoza, le philosophe juif d’Amsterdam, proscrit de sa communauté à l’âge de 23 ans, auteur de l’Ethique ? Seize lettres écrites pour l’un en 1676, pour l’autre en 1938 étalées sur une année, peu de temps avant la mort de chaque protagoniste.

VOUS PENSEZ QUE JE VAIS VOUS CROIRE ?

Je comprend vos doutes mais je puis vous assurer qu’ils seront dissipés quand vous vous serez plongé dans cette passionnante correspondance. Certes, ce dialogue épistolaire est fictif et une fois n’est pas coutume la fiction dépasse la réalité car écrit Michel Juffé « les échanges éclairent leurs œuvres d’un jour nouveau et donnent lieu à des développements inédits, à des idées qui les mènent au-delà du Spinoza et du Freud que nous connaissons ».

L’exercice de style est époustouflant et le résultat paraît d’autant plus plausible que Michel Juffé, l’auteur, se place aussi en éditeur: ses notes en bas de page érudites et parfois pleines d’humour nous instruisent utilement sur le contexte. L’éditeur ne se prive pas de noter ici un anachronisme, là une omission; par exemple à propos d’un proverbe yiddish cité par Freud « le porc rêve de gland, l’oie de maïs », la note précise : « Freud ne va pas au bout du proverbe : « le porc rêve de gland, l’oie de maïs et la fiancée de queue ». C’est aussi une note (p88) qui exprime la ligne de conduite cette fois de l’auteur: « l’un en sait beaucoup sur l’autre factuellement, alors que l’autre, forcément, n’a que son correspondant lui-même comme source de renseignement le concernant. Mais cela ne devrait pas affecter Spinoza outre mesure étant donné justement sa conception des relations entre durée et éternité et leur échange étant, à ses yeux, intemporel ».

MAIS EST-CE QUE CET EXERCICE DE STYLE APPORTE QUELQUE CHOSE SUR LE FOND ?

Vous pouvez imaginer que ces deux éminents penseurs n’échangent pas des banalités. Les connaisseurs de Freud et de Spinoza y reconnaîtront aisément une synthèse philosophique et psychanalytique que la forme épistolaire rend plus que digeste. Partageant une admiration réciproque et la passion de la vérité, chacun a une lecture sans concession mais toujours bienveillante de l’œuvre de l’autre. Ce qui les amène à exposer leurs théories dans le but de convaincre sans jamais ou presque céder sur leurs positions.

Partageant d’avoir heurté les convictions du monde religieux et du monde savant, l’un en affirmant qu’il n’y pas d’autorité extérieure aux hommes ni de lumière supérieure à la Nature, l’autre en déclarant que le moi n’est pas maître chez lui, Freud est néanmoins réticent sur « l’absolue béatitude », « l’esprit du Christ » ou la place de la Bible accordée par Spinoza. En retour, si ce dernier reconnaît en Freud un éminent connaisseur de l’âme humaine, il ne le lâche pas sur l’universalité supposée du complexe d’Œdipe, la nature de l’inconscient, la prépondérance de la sexualité et surtout la pulsion de mort. Sur la question du père et l’invention par Freud de la horde sauvage des débuts de l’humanité, on verra tout à la fin qu’il consent à renoncer à ses « fantaisies phylogénétiques ». Mais ces désaccords sont sans cesse pondérés par des recherches de proximité tout autant théoriques qu’amicales. Dans sa dernière lettre Spinoza tente un rapprochement brillant entre les quatre modes d’existence et les quatre types de névroses lesquelles dit Freud sont autant d’aspects de « la crainte démesurée de perdre la puissance d’agir ».

EST-CE-QUE ÇA NE RESTE PAS TRÈS THÉORIQUE ?

Si c’est pour dire que ça vous paraît rebutant, détrompez-vous. D’abord parce qu’il s’agit d’une conversation intellectuelle honnête et respectueuse dont nous avons hélas perdu l’habitude. Des sujets comme l’origine du mal, celle de la cruauté et de la religion ont des résonnances troublantes avec l’actualité. Les épistoliers se font aussi des confidences sur leurs rêves, leurs rapports avec leurs pères respectifs, leurs pensées intimes au point que dans sa dernière lettre en post-scriptum, Freud écrit : « Je me rend compte au bout de cette année de correspondance, que je me suis, implicitement livré à vous comme à un analyste. J’ai donc enfin surmonté la hantise qui s’était emparée de moi – la peur d’être trop confiant – après mes échecs avec Fliess et Jung. ». Ils ont commencé leurs échanges en s’appelant « Honoré Maître » et « M. le professeur » et terminent en se gratifiant d’un « mon très très cher ami » et « mon très cher Sigmund »

Et puis ils s’informent également sur la situation politique : la montée du nazisme pour Freud, le sort de Johan de Witt qui a ému Spinoza sans oublier leur rapport au judaîsme dont ils sont imprégnés tout en s’en étant détachés.

En lisant l’ultime lettre de Spinoza et les quelques lignes de Freud écrite au dos de cet adieu, eh bien j’ai eu les larmes aux yeux…Mais c’est avec le sourire que je salue et remercie les auditeurs qui m’ont suivie toutes ces années et que je ne retrouverai pas à la rentrée.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......