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Mes voeux les plus sincères

4 min
À retrouver dans l'émission

Je vais commencer par vous raconter une anecdote : peu après les accords de Camp David signés le 17 septembre 1978 par Anouar el Sadate et Menahem Begin sous la présidence de Jimmy Carter, Arafat et Begin se retrouvent sur le tarmac de l’aéroport de Londres en présence du premier ministre anglais, je pense qu’il s’agissait de Margaret Thatcher arrivée au pouvoir le 4 mai 1979 soit quelques mois après la signature des fameux accords. Ils se donnent l’accolade devant les photographes et Arafat dit : « Cher Menahem, je te souhaite tout ce que tu me souhaites. » Se tournant vers le Premier Ministre britannique Begin s’exclame : « Vous voyez, il recommence ! ».

Je sens que vous vous demandez où je veux en venir ! En cette période de fin d’année oh combien propice aux vœux, je me suis demandée pourquoi, moi, sociable et bien élevée, j’y étais allergique au point de ne pas en envoyer et pire, de ne pas répondre à ceux qui m’en envoient. Pourtant, je me plie sans états d’âme à bien d’autres rituels. Je crois que c’est un reste d’enfance, de l’époque où je croyais tout ce qu’on me disait. Or, je n’arrive plus à croire à la sincérité des vœux dont l’envoi postal ou électronique est un artifice pour conserver des liens ou se rappeler à mon bon souvenir. Mais, est-ce la même chose quand on s’adresse des vœux de vive voix ?

Admettons que l’anecdote que je vous ai racontée soit authentique. Arafat, lui, est tout à fait sincère : derrière l’apparence de l’entente cordiale, il continue de souhaiter la destruction d’Israël et pense, à juste titre ou pas, que Begin ne serait pas mécontent de sa propre disparition. Arafat croit piéger ou gêner Begin par la formule « je te souhaite tout ce que tu me souhaites ». Mais Begin a l’habileté de refuser l’effet de miroir en prenant à témoin un tiers, tant pour ne pas répondre que pour dire sincèrement lui aussi ce qu’il pense d’Arafat. « Il recommence » signifie qu’en dépit des accords de camp David, Begin n’a aucune illusion sur le fait qu’Arafat n’a pas modifié d’un poil sa position.

L’insistance avec laquelle on accole le terme de « sincère » et de « meilleur »aux vœux les plus passe partout signifierait-elle qu’on cherche à dissimuler une profonde ambivalence ou – si l’on adhère à l’idée que l’inconscient ne connaît pas la contradiction – à exprimer l’inverse de ce qu’on dit ? Peut-être mais d’un autre côté, comme me l’a fait remarquer une amie, qu’a-t-on d’autre que la sincérité à accoler à des vœux sur lesquels on n’a aucun pouvoir de réalisation? Si l’année ne tient pas ses promesses et la santé non plus, c’est bien le moins de souhaiter avec sincérité qu’elles les tiennent. Et si l’on a de mauvaises pensées, autant les garder pour soi surtout le soir du réveillon !

Il y a une autre catégorie de vœux, ce sont ceux que l’on s’impose intérieurement à soi-même sur le mode : si quelque chose de bénéfique, d’exceptionnel ou de mal parti se réalise, je fais le vœu de…

Je n’ai malheureusement pas de temps de vous raconter en détail l’histoire de Jacob, l’inventeur du vœu dans la Thorah. En résumé, lorsque Jacob fuit pour échapper à son frère qui veut le tuer, Ashem promet de le protéger. Après avoir fait le fameux rêve de l’échelle, Jacob fait le vœu, si Ashem tient sa promesse, de retourner dans la maison de son père, de faire de la pierre où il avait posé la tête le Beth Midrash ou le temple et de donner fidèlement la dîme en échange de ce qui lui sera donné. Jacob a bien accompli son vœu mais il a dû attendre plus de vingt ans pour s’engager sur le chemin du retour et même en chemin, il a traîné au moins dix huit mois malgré nombre d’épreuves dont il ne perçoit la relation avec son retard à accomplir son voeu. Dans la Torah, les transgressions les plus graves sont l’idolâtrie, l’inceste et le meurtre. Mais, traîner dans l’accomplissement d’un vœu est également considéré comme une grave transgression. Pourquoi ? un vœu n’est pas une prophétie. Faire un vœu, c’est créer une situation nouvelle, décider soi-même d’inventer sa vie, son futur. Celui qui fait un voeu engage sa parole qu’il met au même niveau que la parole divine. Qu’est-ce que Jacob a attendu pour accomplir son vœu ? Qu’il se passe quelque chose. Lorsque l’ange lui annonce que son nouveau nom sera Israël, Jacob comprend qu’il est maintenant autonome et il accomplit son vœu sachant qu’il pourra créer le futur. Ce qui a fait dire à certains commentateurs que la meilleure chose est de ne pas faire de vœu ou de l’accomplir dans les temps.

Je ne voudrais pas gâcher votre réveillon : ne vous privez pas de faire des vœux sincères à vos proches mais soyez prudent envers vous-même !

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