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Partition autographe de la Symphonie n° 9 en ré mineur de Beethoven

Pas touche !

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Les professeurs des conservatoires parisiens sont scandalisés par un rapport de l’Inspection générale de la ville de Paris commandé par Anne Hidalgo préconisant dans sa recommandation 47 de « limiter les cours de musique individuels et privilégier systématiquement les cours collectifs ».

Partition autographe de la Symphonie n° 9 en ré mineur de Beethoven
Partition autographe de la Symphonie n° 9 en ré mineur de Beethoven Crédits : Wikipedia

S’agit-il de faire des économies en supprimant les cours individuels en conservatoire, ce qui serait déjà inquiétant ? La mairie s’en défend. Non, le motif qui a mis le feu aux poudres mérite d’être cité : « les cours individuels dans les conservatoires sont porteurs de risque de dérapages importants, notamment du fait d’une relation maître-élève individuelle qui s’inscrit dans la durée, de rapports de proximité et de séduction et d’un contexte musical marqué par une banalisation des relations sexuelles et amoureuses entre maître et élève, et particulièrement en référence aux relations entretenues par d’illustres musiciens ou musiciennes comme Hélène Grimaud, célèbre pianiste et Jacques Rouvier, son maître, par exemple ».

Cet exemple nominatif a été prestement retiré dans la version disponible du rapport sans que l’on sache s’il a paru peu pertinent ou si les intéressés se sont manifestés. Jacques Rouvier est un des professeurs les plus recherchés du Conservatoire de Paris. Sa femme, la pianiste Prisca Benoît a d’abord été son élève puis son assistante. La soliste Hélène Grimaud, entrée au conservatoire en 1982 à 13 ans fut une de ses élèves mais il ne fut pas son seul professeur. Dans un de ses livres, elle parle de la passion éprouvée pour son professeur sans citer de nom ni raconter l’issue de cette attirance. En déduire la banalisation des relations sexuelles et amoureuses entre maître et élève relève du fantasme pour ne pas dire d’une volonté de normalisation abusive des comportements.

MAIS LES ABUS EXISTENT. COMMENT DOIT-ON ENVISAGER DE LES PRÉVENIR ?

Les affaires d’abus ont déjà conduit à une méfiance généralisée envers le tête-à-tête entre adulte et enfant et surtout à une inhibition du toucher par crainte des dénonciations elles-mêmes abusives.

Sans parler ici des médecins et professions paramédicales qui doivent respecter des règles strictes alors même que le toucher est nécessaire à l’exercice de leur profession, les situations éducatives où un adulte touche sont nombreuses : ça va du maître nageur au professeur de gymnastique et de danse en passant, on y revient, au professeur de musique et à l’instituteur de maternelle.

Avec l’expérience et le bon sens qui le caractérise, le professeur de pédopsychiatrie Pierre Delion pose la question sur le site ypaka.be « peut-on encore toucher les enfants aujourd’hui ? »

Il se garde fort heureusement d’édicter un guide des touchers sinon pour dire que, quand c’est possible, l’imitation devrait précéder le toucher. Les professionnels doivent aussi être capables de s’adapter aux réactions de l’élève qui elles-mêmes dépendent de la façon dont il a été élevé.

C’EST SI DIFFICILE DE SAVOIR QUELLES SONT LES LIMITES ?

Avant de parler des limites, Pierre Delion rappelle l’importance du toucher pour le développement de l’être humain. Le sens tactile est le premier à apparaître au cours du développement fœtal. Catherine Dolto vous expliquerait mieux que moi comment et pourquoi l’haptonomie, cette science de l’affectivité, repose essentiellement sur le toucher. Après la naissance, le toucher est un organisateur de la vie psychique et interactive : le bébé est porté, caressé, il touche le corps de sa mère avec sa bouche, ses mains, son corps. Dès cette époque, il faut savoir s’arrêter de toucher un bébé pour le laisser souffler, ce que la plupart des parents font intuitivement. Plus l’enfant part à la découverte du monde, plus le toucher se raréfie sauf pour se ressourcer après une séparation ou une expérience déstabilisante. En revanche, les touchers qui ressemblent à des préliminaires sexuels, le baiser sur la bouche ou sur les fesses sont inappropriés. A l’école maternelle, le toucher « réorganisateur » est non seulement permis mais nécessaire, même la bise ! C’est l’intention plus que le geste qui compte.

IL EXISTE DONC DES PERVERSIONS DU TOUCHER CHEZ LES ADULTES ?

Oui, quand le toucher devient violent, c’est de la maltraitance ou quand l’enfant devient l’objet d’un plaisir de toucher voire d’une jouissance de l’adulte, la bascule a eu lieu. Pour les professionnels, des groupes de supervision réguliers sont indispensables si on veut faire de la prévention.

REVENONS AUX MUSICIENS…

Ils ne sont ni plus ni moins suspects que d’autres. Dans la relation de maître à élève, la séduction est non seulement présente mais indispensable pour faire progresser les élèves qui eux-mêmes cherchent à séduire. Mais cette séduction « professionnelle » n’est pas synonyme de passage à l’acte sexuel et le sentiment amoureux n’est pas interdit! Les cas certes impardonnables de déviance amènent aujourd’hui à considérer que tout adulte pourrait être un prédateur sexuel. Les mesures de précaution ne valent que si elles ne confinent pas à l’absurde.

Pierre Delion : Peut-on encore toucher les enfants aujourd’hui

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