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Pauvres enfants chinois

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Il n’y a pas de pays plus interventionniste que la Chine en matière de contrôle des naissances. Pourquoi en parler aujourd’hui ? Parce que même en Chine, les prévisions ne se réalisent pas comme prévu. En novembre 2013, le plénum du Comité central décide d’assouplir sa politique de l’enfant unique. Les couples dont au moins un membre est enfant unique sont désormais autorisés à avoir deux enfants. Le but c’est de rajeunir le pays. Les sexagénaires représentent déjà 15% de la population tandis que celle qui est en âge de travailler diminue dangereusement. En théorie, 11 millions de couples pourraient bénéficier de cette mesure et les autorités s’attendaient à avoir deux millions de demandes. Surprise : seuls 700.000 couples se sont manifestés et 620.000 ont été exaucés. La directrice du magazine chinois « Les parents doivent lire » avance que les trentenaires ont sacrifié leur jeunesse sur l’autel de leurs études et de leur réussite sociale et qu’ils ne sont pas prêts de sacrifier leur vie d’adulte. On peut aussi penser que ces privilégiés urbains n’ont pas attendu l’assouplissement de la loi pour avoir deux enfants: moyennant finance, le précieux sésame leur a été accordé. Mais la majorité des chinois n’accèdent pas à l’université et eux non plus ne se précipitent pas. Un autre phénomène est en train d’apparaître depuis que la génération des enfants uniques est en âge de convoler : c’est celui de l’explosion des divorces et notamment des mariages éclair, aussitôt conclu, aussitôt rompu. Est-ce que la Chine suit l’évolution des pays occidentaux ou est-ce que cette génération est incapable de supporter les compromis de la vie à deux ? Quand un enfant est en jeu, il arrive dans les cas extrêmes qu’aucun des parents ne souhaite le garder, parole d’un avocat spécialisé dans les divorces.

On a maintenant le recul nécessaire pour apprécier comment s’est effectuée la transition démographique en Chine. C’est entre 1970 et 1980 que la fécondité a le plus baissé passant de 5,75 à 2,75 enfants par femme à la faveur d’une politique de contrôle des naissances combinant mariage tardif (22 ans pour les garçons et 20 ans pour les filles), naissances peu rapprochées et peu nombreuses. La politique de l’enfant unique mise en place par Deng Xiaoping en 1980 a mis plus de deux décennies pour faire baisser la fécondité à 1,6 enfants par femme. Le gouvernement chinois s’enorgueillit d’avoir évité 400 millions de naissance au cours des trois dernières décennies en vue d’assurer au peuple chinois une vie plus confortable mais à quel prix ? 330 millions d’avortements contraints entre 1971 et 2010 selon les chiffres officiels, stérilisations forcées, pression sur le travail, le logement et les impôts.

Quand on sait que le Vietnam et la Thaïlande ont réalisé une transition démographique comparable sans avoir recours à une politique autoritaire, le prix humain de la politique de l’enfant unique paraît exorbitant. Les paysans, pour qui « élever une fille c’est cultiver le champ du voisin » ont été les premiers à être autorisés à avoir deux enfants si le premier était une fille. Mais ils sont aussi les premiers débouchés des bébés kidnappés. Selon l’agence Chine Nouvelle, 30 à 60.000 enfants, surtout des garçons seraient enlevés chaque année. Arnaud de La Grange, correspondant du Figaro à Pékin a rapporté en 2011 l’enlèvement de très jeunes enfants par des fonctionnaires d’Etat pour punir les couples ne pouvant payer l’amende prévue pour avoir eu un second enfant. Ces enfants sont ensuite vendus illégalement à des familles étrangères désireuses d’adopter et alimentent les caisses du bureau du planning familial à la triste réputation et les réseaux mafieux.

Ce sont les filles qui ont payé le plus lourd tribut à la politique de l’enfant unique : à coup d’avortements sélectifs, d’infanticides ou d’abandons, le déséquilibre entre les sexes est tel qu’il y a aujourd’hui 38 millions de garçons de plus que les filles. J’imagine que le déséquilibre n’est pas que quantitatif. Les femmes ont légalement les mêmes droits que les hommes, mais si tous les garçons ont été désirés, ce n’est jamais le cas des filles même s’il leur arrive d’être secondairement adulées en tant qu’enfant unique. Pourront-elles oublier que des millions d’autres filles auront été éliminées en raison de leur sexe et intérioriser éternellement la supériorité des garçons ?

On peut aussi se demander si le taux de natalité officiel reflète la réalité : en dépit d’une répression féroce en cas de transgression, des millions d’enfants surnuméraires naissent chaque année. Ces enfants fantômes sans existence légale n’ont accès ni à l’école, ni aux soins. Ils ne peuvent ni se marier, ni voyager, ni ouvrir un compte en banque. Lors du 6ème recensement national de 2010, 13 millions d’enfants « surnuméraires » ont été « amnistiés » comme si on leur avait accordé le pardon de la faute d’être nés. Selon d’autres estimations, il n’est pas exclu que ces fantômes, des filles et des handicapés soient en réalité quelque deux cents millions !

La politique de l’enfant unique est une source de souffrance familiale, de corruption et de trafic mafieux d’enfants et de femmes célibataires, d’un déséquilibre entre hommes et femmes, d’une génération « d’enfants empereurs » et d’un vieillissement de la population sans précédent. Les dirigeants s’inquiètent de la puissance future de la Chine mais on peut aussi s’inquiéter des répercussions psychiques de ces atrocités.

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