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Phobie or not phobie

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Un dresseur de serpent pourrait avoir été dans son enfance terrorisé par les serpents : l’objet de la peur peut devenir un objet d’amour tant la fascination qu’exerce ce qui fait peur est attirante. C’est ce qu’écrivait la psychanalyste Irène Diamantis dans son remarquable livre sur les Phobies paru en 2003 aux éditions Aubier Flammarion.

On en sera donc pas surpris qu’un ministre qui se déclare atteint de « phobie administrative » pour justifier de ne pas déclarer ses impôts ait fait partie de la mission d’information sur la fraude fiscale des personnes physiques. Non content de rester discret, il appelait à l’époque les fraudeurs à faire repentance et qualifiait l’attitude de Jérôme Cahuzac, à l’origine de cette mission d’information, de « trahison ».

L’acharnement moralisateur inspire toujours la méfiance : on a vu un sénateur américain faisant carrière dans la lutte contre la prostitution fréquenter lui-même des prostituées pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres.

Le phobique, lui, éprouve un sentiment de panique devant une situation ou un objet, mais ne se mêle pas de morale : il évite la situation phobogène, en subit les conséquences quand il ne peut l’éviter, la surmonte le cas échéant.

Dans la vraie vie, peu de personnes aiment faire leur déclaration d’impôts la plupart d’entre nous s’y contraint avec le déplaisir qui va avec, peu importe la motivation. À la suite de l’auto-diagnostic de M. Thevenoud, nombre de personnes se sont reconnues dans la phobie administrative qui fera peut-être son entrée dans la liste interminable des « troubles du comportement ». En attendant leur reconnaissance officielle de victime avec les bénéfices qui vont avec, ils pourront remplir la malicieuse déclaration d’invalidité administrative qui circule sur internet. Dans le cadre d’un impayé, ils devront cocher à la rubrique « donner les raisons de sa phobie » les cases suivantes :

  • j’ai peur de donner de l’argent à des inconnus

  • j’ai peur de déchirer le chèque au moment de le détacher

  • j’ai peur de ne pas pouvoir me servir de cet argent

  • j’ai peur c’est tout

  • et l’inévitable « autre, préciser »

Restons sérieux. Thomas Thevenoud et Jérôme Cahuzac, lui-même comme on s’en souvient, ayant menti dans sa déclaration de patrimoine lors de son entrée au gouvernement, ont cru bon de se démarquer publiquement l’un de l’autre. Pourtant, ne leur en déplaise, plusieurs points les rapprochent. Sans préjuger de l’origine de leur problème avec l’argent qu’ils sont seuls à connaître si tant est qu’ils la cherchent ce que je ne saurai trop leur conseiller, on peut dire que pour le résoudre, ils ont utilisé le même mode de fonctionnement qui s’appelle le clivage. Il s’agit de la coexistence de deux attitudes psychiques opposées et indépendantes l’une de l’autre. D’un côté, ce sont des pourfendeurs de la fraude fiscale, de l’autre, ils ne respectent pas les lois ou les règles qu’ils ont eux-mêmes contribué à imposer à tout le pays. La première attitude tient compte de la réalité et même du bien public, la seconde dénie la réalité et met à sa place une production du désir. Une personne ambivalente chercherait un compromis entre ces deux attitudes avec la culpabilité qui va avec tandis que le clivage les maintient sans relation dialectique entre elles.

Quand le voile se déchire, les conséquences excèdent celles qui frappent le simple fraudeur car les citoyens acceptent mal de recevoir des leçons de morale et des augmentations d’impôts de ceux qui bafouent la morale et se soustraient à l’impôt. On est cependant surpris que ces hommes politiques à la carrière brisée ressentent un sentiment d’injustice et pas la moindre culpabilité c’est probablement que le clivage est toujours opérant la réalité ne s’impose qu’à une seule partie d’eux-mêmes tandis que l’autre ne renonce pas.

J’en veux pour preuve l’argument choc de Jérôme Cahuzac pour se démarquer de Thomas Thévenoud quand il déclare au Canard enchaîné : « moi, j’avais une chance que mon histoire ne soit jamais connue. Moi, j’ai fait une connerie il y a 22 ans. Si mon épouse ne m’avait pas dénoncé à Mediapart, il n’y aurait jamais eu d’affaire. Thévenoud lui, a reproduit la même faute chaque année pendant trois ans et il n’y avait aucune chance que ça ne se sache pas. »

Même dans le clivage, même si ce n’est pas à son avantage, même si ses actes sont plus graves aux yeux de la justice et de la morale que ceux de Thomas Thevenoud, Jérôme Cahuzac veut être le meilleur ! le clivage opéré par Thomas Thévenoud n’était pas infaillible, celui de Jérôme Cahuzac aurait dû l’être.

Thomas Thévenoud que la comparaison avec Cahuzac insupporte a beau jeu de dire qu’on peut lui reprocher de la négligence mais pas d’enrichissement. Quand il ajoute « dans mon activité politique je suis irréprochable » on voit encore le clivage à l’œuvre : payer ses impôts sans attendre d’y être mis en demeure ne fait-il pas partie de son activité publique ?

Que dire du rôle de leurs femmes ? Mme Cahuzac dénonce son mari tandis que Mme Thevenoud en est complice. Attitudes différentes aboutissant au même résultat : le voile se déchire grâce ou malgré elles, ouvrant la voie à d’autres dénonciateurs qui s’en donnent à cœur joie.

Quoi que j’en pense, je me garderai bien d’enfoncer davantage nos ex-ministres : le rôle de donneur de leçon est trop suspect pour que j’y adhère.

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