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Sens dessus dessous

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Dans un siècle, quand des historiens s’intéresseront aux relations entre neurosciences et psychanalyse au début du XXIe siècle, ils regarderont Inside out, en français Vice versa, le film que Pete Docter a réalisé pour le studio Pixar.

En 2015, au moment de la sortie, personne n’a insisté sur cet aspect jugé peu commercial mais à distance, une fois le succès planétaire assuré, ce film a été considéré comme la première représentation animée du psychisme humain, vu beaucoup à travers les neurosciences et encore un peu à travers la psychanalyse, le tout, à destination du grand public.

« À quoi ressemble l’esprit humain ?» telle est l’ambitieuse question que pose ce dessin animé. Pour y répondre, une première démarche scientifique, le réductionnisme, s’impose. Les scénaristes ont choisi une situation minimale, celle d’une fillette de 11 ans dans un contexte simple : fille unique de papa et maman, la famille doit déménager du Minnesota à San Francisco. Pour la petite Riley, ce déménagement sera une épreuve de frustration et de solitude qu’elle finira par surmonter. Résumé de cette façon, le pitch, simplissime, n’a aucun intérêt. C’est précisément cette platitude apparente qui permet en parallèle d’explorer le monde intérieur de Riley, partant de l’hypothèse que ce sont les émotions qui guident l’être humain, hypothèse démontrée justement au début du XX1ème siècle sans discréditer pour autant ce bon vieil inconscient.

Et comment ça se passe dans la tête de Riley ?

Et nous voici dans la tête de Riley où les émotions sises au centre de contrôle sont des personnages qui interagissent entre eux. Inspirés par le célèbre psychologue américain Paul Ekman, lui-même l’inspirateur de la série télévisée Lie to me car ayant décrit les relations entre les émotions et les expressions faciales, les scénaristes ont retenu la joie, le dégout , la peur, la colère et la tristesse. Les deux stars, ce sont la joie, émotion la plus caricaturale par son optimisme béat, contrebalancée par la tristesse, émotion la plus complexe et la plus nécessaire pouvant entrainer le meilleur comme le pire. On admire la subtilité du jeu entre les émotions : elles s’interpellent et via un tableau de bord ressemblant fort à un jeu électronique, elles se potentialisent ou se neutralisent elles peuvent aussi entrainer des catastrophes avec les meilleures intentions du monde.

Mais les émotions ne sont en quelque sorte que la partie immergée du cerveau de la petite Riley. En suivant Joie et Tristesse qui vont solidairement s’y perdre, nous pénétrons dans les profondeurs du subconscient. Je ne sais pas qui les scénaristes ont consulté mais il m’a semblé que tout était suffisamment exact sur le plan neuroscientifique, ludique, inventif, complexe à souhait.

Le film est d’ailleurs angoissant quand des îlôts aussi solides que Famille, Amitié, Bêtise ou Honnêteté volent en éclats nos propres émotions se mobilisent et on se demande avec inquiétude si ces désintégrations ne représentent pas une entrée fracassante dans la psychose. Mais non, heureusement, il y a le studio de la fabrique des rêves, celui des pensées abstraites et profondément cachées derrière de lourdes portes, on pénètre dans le royaume obscur du subconscient où se cachent les phobies mais aussi un énorme clown psychopathe. Où l’on voit que la folie nous guette mais on n’en dira davantage.

Qu'est-ce que vous avez trouvé de plus justre entre les découvertes scientifiques et leur représentation puisque c'est comme ça que vous avez vu ce film ?

C’est la représentation de la mémoire qui m’a bluffée : le stockage des anciens affects et souvenirs dans des boules de verre, le labyrinthe sans fin de la mémoire à long terme, l’oubli des premiers souvenirs, la convocation pas toujours possible des souvenirs agréables, le nettoyage par le vide des souvenirs encombrants, bref un vrai cours sur la mémoire sans le moindre jargon!

Devant une telle richesse de conflits intérieurs inconscients, habituellement inaccessibles, on n’est pas trop déçu que l’intrigue apparente soit si pauvre. J’ai lu ici et là que Riley passait de l’enfance à l’adolescence. Il n’en est rien : elle a traversé une épreuve, elle a grandi en abandonnant son ami imaginaire et ses premiers souvenirs d’enfance. Le nouveau tableau de bord de ses émotions est reprogrammé, comme la neurologie nous l’enseigne, mais Riley reste clairement une petite fille : le bouton puberté est bien là mais personne n’y a encore touché. Ce sera probablement pour la suite…

En attendant, pas besoin d’avoir un enfant sous la main pour aller voir ce film. Si c’est le cas, expliquez-lui que la moitié du film se passe dans le cerveau de la petite fille. Elise 6 ans ½ l’a parfaitement compris et en a fait dans Trois Couleurs une critique fort pertinente. Elle n’a pas trop cru que son cerveau était un gigantesque parc d’attraction. La représentation de l’esprit humain façonnée par Pixar et les neurosciences fera néanmoins date.

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