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Tous désirés

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Trois événements récents, sans lien apparent, m’ont amenée à réfléchir sur la place accordée à l’enfant.

Aux Etats-Unis, la Cour suprême vient de légaliser le mariage pour les couples de même sexe dans tous les Etats. Ces couples ont déjà des enfants ou vont en avoir et comme c’est un peu compliqué, il faut vraiment qu’ils le désirent.

En France, l’Assemblée nationale vient de voter de nouvelles dispositions permettant aux autorités judiciaires de prévenir l’Education nationale quand une personne est poursuivie ou condamnée pour des délits dits « sensibles ». Ceci fait suite à la énième mise en examen d’un directeur d’école inculpé de viols mais c’est la première fois que le gouvernement réagit.

Enfin, Mme Dominique Cottrez est actuellement jugée aux Assises de Douai pour avoir tué huit de ses nouveau-nés.

Qu'est-ce que vous voyez de commun entre ces évenements qui ont l'air bien différents ?

Ils posent la question du statut de l’enfant désiré. Je m’explique :

Limiter les naissances non désirées aura occupé l’humanité pendant des siècles alors que notre grande préoccupation est aujourd’hui que tous puissent procréer. Quand la contraception était inefficace (mais pas inexistante) le désir d’enfant était bien sûr présent comme fruit de la contrainte reproductive structurant un mécanisme collectif.

Cette contrainte reproductive n’existant plus, l’enfant est conçu selon le vœu privé de ses parents et non plus pour la société. Les enfants naissent très majoritairement désirés et dans la mesure du possible programmés.

Aux Etats-Unis, comme dans tous les pays qui ont légalisé le mariage pour les couples de même sexe, jamais le désir d’enfant déconnecté du rapport sexuel ne s’est exprimé aussi fort que depuis qu’il est possible de le réaliser. On voit donc que, quel que soit le cadre légal, tous les enfants sont légitimes puisqu’ils sont légitimés par le désir de les faire.

Puisque les enfants sont maintenant désirés et légitimes, ils ne devraient plus être refusés ?

Eh bien, c’est justement là où je voulais en venir. L’individualisation du choix de procréer est allé de pair avec l’individualisation de regard porté sur l’enfant. Il est reconnu comme personne en devenir avec des besoins spécifiques qu’il convient de respecter, l’impératif de qualité s’étant substitué à celui de quantité. Quand la maîtrise de la conception était aléatoire, le refus de l’enfant se traduisait par les abandons, les infanticides, les avortements illégaux. Quand l’enfant survivait, il pouvait être largement exploité et surtout souffrir de n’avoir pas été désiré.

Aujourd’hui, le refus de l’enfant n’a pas disparu. On peut même dire que l’enfant désiré est par définition l’enfant refusé : ce refus crève les yeux tout en étant puissamment refoulé. Il crève les yeux quand l’enfant ne vient pas à point nommé, qu’il est porteur d’une anomalie ou qu’il est en surnombre. Il crève les yeux tant le nombre des IVG reste important. Il crève les yeux devant l’ampleur de la maltraitance. Que ces enfants tant désirés puissent continuer à être maltraités traduit l’ambivalence ou l’ambiguïté du désir d’enfant. Et les dernières dispositions législatives dont je vous ai parlé sont l’exemple le plus récent de la non-tolérance de la société envers les souffrances infligées aux enfants, y compris en écornant au passage le principe de la présomption d’innocence.

Est-ce que l'infanticide n'est pas la manifestation la plus radicales du refus de l'enfant ?

C’était certainement vrai à l’époque où l’infanticide pouvait être considéré comme une forme extrême de contraception. Aujourd’hui ce n’est plus le cas sauf peut-être en Chine. En dépit des apparences, Madame Cottrez, dont le procès est en cours, a une histoire complexe et douloureuse qui ne peut être réduite à un refus d’enfant. Il n’est d’ailleurs pas sûr que son procès permette de la comprendre pas plus d’ailleurs que Véronique Courjault jugée pour avoir tué et congelé trois de ses nouveaux-nés.

En revanche, la chambre de l’instruction de Paris, saisie par la chambre criminelle de la Cour de cassation afin de juger si les crimes étaient prescrits ou si Madame Cottrez pouvait être jugée, exprime parfaitement la position actuelle de la société en écrivant notamment :« les crimes de sexe et de sang en particulier commis sur des enfants et qui plus est des nouveaux-nés sont considérés comme atrocités que la société se refuse de plus en plus à accepter et à oublier ».

Là aussi, l’évolution va dans le sens de la répression de toute forme de rejet vis-à-vis des enfants, tous comportements qui ont été fort bien tolérés dans un passé pas si ancien.

Un enfant si je veux, c’est possible et être un enfant désiré paraissait être une condition nécessaire pour lui assurer rien moins que le bonheur. Un enfant quand je veux, c’est déjà moins sûr. Un enfant tel que je le désire restera un leurre. Mais la déception devant l’enfant du désir peut être d’autant plus ravageuse qu’elle est devenue inavouable tant socialement que psychiquement. C’est ce qu’Henri Atlan appelle « les suites indésirables de nos entreprises les plus légitimes ».

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