LE DIRECT

Un procès inquiétant

5 min
À retrouver dans l'émission

Ce qui a surpris ceux qui ont assisté au procès de Madame Laurence Naït-Kaoudjt, c’est sa violente réaction à l’énoncé du verdict : cinq ans de prison avec sursis pour le meurtre en août 2010 avec altération du discernement de sa fille Méline, âgée de 8 ans lourdement handicapée.

<source type="image/webp" srcset="/img/_default.png"data-dejavu-srcset="https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2015/09/dbd88a0b-6290-11e5-ab7b-005056a87c89/838_nait-kaoudjt.webp"class="dejavu"><img src="/img/_default.png" alt=" Laurence Nait Kaoudjt lors de son procès" class="dejavu " data-dejavu-src="https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2015/09/dbd88a0b-6290-11e5-ab7b-005056a87c89/838_nait-kaoudjt.jpg" width="838" height="743"/>
Laurence Nait Kaoudjt lors de son procès Crédits : Joel Le Gall

Déplorant que sa position de victime n’oblige pas les jurés à se plier à son point de vue selon lequel son geste était « juste » et sa relaxe évidente, Mme Naït Kaoudjt les a invectivés en criant : « vous n’avez pas de cœur, vous n’avez pas compris mon geste d’amour. Je vous regarde tous dans les yeux. C’est terrible de vivre ça, vous devriez avoir honte. Si demain je ne suis plus là, ce sera votre faute ! ».

CES PROCÈS DE PARENTS TUANT LEUR ENFANT HANDICAPÉ SONT TRÈS MÉDIATISÉS MAIS SONT-ILS FRÉQUENTS ?

Non, ils sont heureusement rares : un ou deux maximum par an voire aucun pendant plusieurs années. Mais ils présentent des points communs. Les accusées sont presque toujours des femmes et ceci n’a rien de surprenant car ce sont elles - et de plus elles seules - qui assument la charge de l’enfant handicapé même quand il est devenu adulte. L’acte est auto-légitimé comme acte d’amour mettant fin à la souffrance supposée d’ une personne lourdement handicapée dont on ne saura jamais ce qu’elle pensait de sa vie. Les verdicts eux, sont assez proches : jamais d’acquittement qui ne soit suivi d’appel, jamais de prison ferme, toujours une peine symbolique allant de 2 à 5 ans de prison avec sursis.

VOUS POURRIEZ NOUS RAPPELER LES PROCÈS LES PLUS RÉCENTS ?

eh bien, je pense à Léonie Crevel condamnée à 80 ans en 2006 à deux ans de prison avec sursis pour avoir tué sa fille handicapée de 41 ans, aveugle, hémiplégique, epileptique et grabataire. Ou à Corinne Teyssedou, 34 ans qui a étouffé son fils de 4 ans plongé dans un état végétatif complet. Elle l’accueillait un week-end sur deux et l’enquête avait conclu à un décès accidentel mais la mère s’est dénoncée à la police deux ans plus tard. Elle a écopé d’une peine de cinq ans de prison avec sursis. Je pense aussi à Lydie Debaine qui a tué sa fille unique de 26 ans, invalide à 90% en lui donnant des anxiolytiques avant de la noyer dans sa baignoire. Aux Assises, on a vu une femme brisée déclarant « j’ai accompli ce geste dans un acte d’amour, elle souffrait trop ». Reconnue non coupable, elle a été dispensée de toute peine à la surprise générale y compris celle de l’accusée. . Mais en appel, la cour d’Assises de Versailles l’a condamnée à deux ans de prison avec sursis.

SELON VOUS, CAROLINE, QUEL SENS FAUT-IL DONNER À CES PROCÈS ?

Les jurés ont la tâche difficile de juger des accusées qui sont aussi des victimes. L’avocat général défend l’idée qu’un geste meurtrier envers un enfant handicapé ne peut être toléré par la société tandis que l’avocat de la défense requiert la relaxe au nom de la souffrance de l’accusée et du sacrifice de sa propre vie au service de l’enfant handicapé. À la différence de Mme Naïd Kaoudj, il est rare que la mère, quelle que soit sa détresse, n’accepte pas la position d’accusée où la place la société. Les jurés doivent dire, en leur âme et conscience, s’il y a des circonstances où une mère qui a donné la vie peut s’arroger à elle seule le droit de la reprendre sans être sanctionnée alors qu’elle risque la prison à perpétuité.

MAIS EN QUOI CES SITUATIONS FINALEMENT EXCEPTIONNELLES NOUS INTERPELLENT ?

Elles posent une question éthique à laquelle nous risquons tous d’être confrontés un jour ou l’autre avec nos parents ou nos enfants : jusqu’où doit-on soutenir et accompagner ses proches et quelle est la limite de ce qu’on doit sacrifier pour eux de notre propre vie ? La responsabilité intergénérationnelle doit-elle rester intra-familiale ou être reportée sur l’Etat ? Qui peut décider qu’une vie ne vaut pas la peine d’être vécue ? Ces questions, vous le savez Guillaume, sont au coeur de nos débats de société. La justice, quand elle est saisie, est mal à l’aise pour apporter une réponse. Pourtant ces procès ont le mérite de mettre l’accent sur la place à accorder à la souffrance des proches mais on ne sait jamais si la victime, elle, considérait sa vie comme indigne d’être vécue.

Dans son livre, Le Laboratoire des cas de conscience paru en 2012 aux éditions Alma, dont je ne recommanderai jamais assez la lecture, Frédérique Leichter-Flack aborde ces questions à travers La Métamorphose de Franz Kafka. Elle analyse le bouleversement familial qu’entraîne la catastrophe de la transformation en cafard de Gregor Samsa, y compris du point de vue de la victime, réduite au silence mais pleinement consciente. « Kafka » écrit-elle « porte à son point d’incandescence la question de savoir ce qu’il est juste de faire d’un homme qui n’a plus rien d’un homme, sauf la persistance de sa volonté de vivre même au travers d’une existence indigne et animale qui empêche tout contact humain ».

La conviction sans faille de la mère de Méline d’avoir accompli le geste « juste» est inquiétante car elle clôt le débat au lieu de l’ouvrir.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......