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Barrages et hélicoptères

6 min
À retrouver dans l'émission

La science économique est en train de perdre son latin... On peut en tout cas se poser la question tant les économistes multiplient aujourd’hui les propositions audacieuses, voire carrément hétérodoxes.

Il faut dire que, dans tout le monde développé mais en particulier en zone euro, la situation économique est bien déprimante. Même les Etats-Unis et le Royaume-Uni, qui sont les deux grands pays de l’OCDE où la situation est aujourd’hui la meilleure, n’ont retrouvé que les deux tiers de la croissance qu’ils connaissaient avant la crise de 2008, en gros, leur PIB croît sur une tendance de moyen terme de de 2% par an au lieu de 3% au début des années 2000. La zone euro, elle tirée vers le bas par les pays du Sud, se balade entre 1% et 1 et demi %, la France est à peu près dans les mêmes eaux – là encore, c’est bien moins qu’avant la crise, c’est aussi très insuffisant pour que le chômage diminue chez nous. En fait, seule l’Allemagne a (à peu près) renoué avec ses performances passées, et encore, elle réussit moins bien depuis quelques mois, tout cela fait un paysage modérément enthousiasmant.

 Comment peut-on expliquer cela?

C’est un peu un mystère, sur le papier, les conditions semblent au contraire réunies pour que la croissance soit robuste, en particulier en zone euro où nous bénéficions de la triple baisse de l’euro, du pétrole et aussi des taux d’intérêt, qui sont maintenant négatifs – et bien cela ne suffit pas, la croissance piétine et l’inflation est nulle. Pourquoi ? Côté américain, on invoque volontiers des inégalités qui ont atteint un tel niveau que la croissance en souffrirait – le raisonnement est simple, voire simpliste disent certains, mais il n’est pas absurde : un milliardaire ne dépense pas beaucoup plus s’il gagne plus tandis qu’un salarié de base, lui, dépenserait plus si son salaire augmentait, ce qui n’est pas le cas en moyenne. Côté européen, le grand blocage demeure celui de la dette, il faut savoir que nous sommes collectivement encore plus endettés qu’en 2007 à la veille de la crise, ni du côté des ménages ni de celui des entreprises ou des banques les bilans n’ont été assainis comme ils l’ont été aux Etats-Unis. Au-delà, on constate un peu partout une sorte de tétanie du côté des agents économiques qui, échaudés par la crise, n’osent pas investir ni consommer plus de peur d’être pris à revers, en réalité, tout le monde attend la croissance pour se lâcher, laquelle croissance, justement, ne reviendra tant que tout le monde reste l’arme au pied - c’est le cercle vicieux…

 Et on ne peut rien faire ?

Précisément, ce sont des solutions nouvelles que cherchent les économistes, ce qui les amène de plus en plus loin des sentiers battus. On voit ainsi aujourd’hui des experts pourtant connus pour leur orthodoxie s’interroger sur l’opportunité d’un très grand plan d’investissement public, barrages, autoroutes et autres TGV, qui doperait la demande – projet orthogonal à ce que les mêmes experts ont prôné depuis 5 ans, à savoir un assainissement résolu des comptes publics permettant d’enrayer l’accumulation de dettes par les Etats. Un cran plus loin, certains pensent qu’il faut effacer la dette de force, par exemple en annonçant que les dettes publiques ne seront que partiellement remboursées – alors, c’est plutôt engageant, mais il y a deux GROS inconvénients, le premier, c’est que ce genre d’opération braquerait les bailleurs de fonds, nous aurions donc beaucoup de mal à placer notre dette à l’avenir, le second, c’est que les détenteurs de dette publique, vous allez rire, c’est nous, nous les ménages dont l’assurance vie et les autres instruments d’épargne sont pleins d’obligations émises par le Trésor public – de quoi réfléchir à deux fois… Enfin, il y a une troisième piste, toute fraîche, celle de l’argent tombé du ciel…

 De l’argent qui tombe du ciel ?

C’est un peu bizarre, au départ, il s’agit d’une parabole exprimée par l’économiste libéral Milton Friedman, je ne rentre pas dans les détails mais, en 1969, il avait suggéré que, pour débloquer les comportements dans ce type d’impasse économique, on distribue directement de l’argent aux ménages, par exemple en jetant des billets de banque depuis un hélicoptère. Bien sûr, c’est une métaphore, il s’agirait concrètement de créditer tous les comptes en banque de quelques centaines d’euros, pas de jeter des billets du ciel, mais cela revient au même : l’idée est, au fond, de donner à tous un surcroît de pouvoir d’achat inattendu pour forcer à la dépense et relancer la demande, cela sans les inconvénients des grands travaux ou de la baisse d’impôt qui se traduiraient par une hausse des déficits et de la dette publique tandis que l’ « helicopter money », lui, s’analyse comme un gonflement de la masse monétaire dont la contrepartie vient au bilan des banques centrales, et pas des Etats – pardon pour ce petit détour technique à l’heure des croissants…

 C’est tout de même un peu dingue !

C’est même complètement dingue, Guillaume, et jusqu’à il y a quinze jours, tout le monde regardait cette histoire comme utile pour ses vertus pédagogiques, mais purement théorique. Sauf que le 10 mars dernier, interrogé sur le sujet lors d’une conférence de presse, le puissant et très sérieux patron de la BCE, Mario Draghi, a répondu à la surprise générale que l’idée était (je cite) « intéressante » quoique ses services ne l’aient (je cite encore) « pas encore étudiée » - ce qui laisse à penser qu’il pourrait le leur demander, on n’est pas loin d’une validation… Alors, ne nous emballons pas, Guillaume, cette piste a de très nombreux inconvénients, mais l’impasse dans laquelle nous nous trouvons collectivement est tellement patente que, peut-être, un jour, on y viendra, peut-être verrons-nous, au moins métaphoriquement, les billets de banque tomber du ciel – prions pour que, cette fois, ça marche, parce que l’étape suivante dans l’ordre du « on essaye tout », sincèrement, on peine à l’imaginer…

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