LE DIRECT

Corbyn, Sanders… Macron

5 min
À retrouver dans l'émission

Et l’on évoque aujourd’hui la victoire de Jeremy Corbyn à la présidence du Parti travailliste…
Si cette élection à la tête de la gauche britannique est très spectaculaire, c’est parce qu’elle semble bien mettre un terme à l’expérience très libérale-sociale du « New Labour » lancée il y a 25 ans par un certainTony Blair. Corbyn, c’est d’ailleurs l’anti-Blair absolu. D’abord, au physique à la Kennedy de quadra éternel et aux costumes de belle coupe succèdent la pilosité assumée de l’ex-soixante-huitard tranquille dans ses vestes de couleur vive et ses sandales – on change d’univers ! Ensuite, moins anecdotique, l’atlantisme va-t-en guerre de ce rejeton d’Oxford qu’est Blair le cède au pacifisme tiers-mondiste et baba de Corbyn, fils de prof de maths. Enfin et surtout, c’en est fini de la célèbre triangulation, cette technique politique typique de Blair consistant à récupérer les arguments de l’adversaire pour en faire des ingrédients de son propre programme : Corbyn, lui, est d’un bloc, et ses convictions, aux frontières du marxisme, inébranlables.

Comment expliquer le triomphe de Corbyn ?

C’est un peu un mystère, d’abord parce que, du désarmement nucléaire unilatéral à la réouverture des mines de charbon ou à la nationalisation des chemins de fer, son programme ressemble furieusement à un voyage dans le passé, mais aussi parce que les chances du parti travailliste de gagner les élections sont, selon les sondages, très fortement réduites par sa nouvelle incarnation – Corbyn, 66 ans, est certainement respectable, mais il suscite un net rejet de la part de beaucoup d’électeurs. Cela dit, il y a au moins deux explications rationnelles au succès de Jeremy Corbyn. La première, c’est justement sa personnalité faite de sincérité et de fidélité à ses idées, fussent-elles parfois détonnantes, cela lui vaut d’ailleurs d’être député de sa circonscription d’Islington depuis plus de 30 ans. La seconde, c’est que Corbyn mise beaucoup, avec des propositions comme le salaire maximum ou l’accroissement drastique de l’impôt sur le revenu, sur un ressentiment anti-riches et anti-puissants qui s’est considérablement développé au Royaume-Uni, comme d’ailleurs aux Etats-Unis – il est vrai que, dans ces deux pays, les inégalités ont considérablement augmenté depuis 20 ou 30 ans.

Justement, y a-t-il aux Etats-Unis une ascension comparable à celle de Corbyn ?

Et bien oui, mutatis mutandis, le Corbyn américain, c’est un peu Bernie Sanders, ce sénateur du Vermont septuagénaire, lui aussi longtemps un marginal dans la vie politique de son pays, lui aussi radical dans ses recommandations et qui, lui aussi, sorti de nulle part l’été dernier, est en train de surprendre son monde. Dans la course à l’investiture démocrate il recueille d’excellentes intention de votes face à Hillary Clinton, – il fait aussi un parcours remarquable s’agissant du financement de sa campagne en levant, lui, son argent auprès de millions de petites gens, et non, comme « Hillary », auprès de gros donateurs. Comme celui de Corbyn, le positionnement de Sanders est en rupture avec l’establishment – il plaide pour une sécu publique universelle à la canadienne, pour une hausse des impôts, pour une hausse du salaire minimum, ce sont là traditionnellement autant de tabous américains, y compris dans une grande partie de la gauche. Mais si, comme Corbyn, Sanders est un outsider qui convainc, c’est avant tout parce qu’il mise sur la sincérité et le refus de la langue de bois – Sanders fait du Sanders, comme Corbyn fait du Corbyn, et c’est cela qui plaît…

Vous attendiez ma question… et en France?

Si l’on cherche du côté du populisme et de la dénonciation de l’establishment, sur les 20 ans passés, c’est évidemment d’abord le nom des Le Pen père et fille qui vient à l’esprit – mais leur radicalité se situe à droite plutôt qu’à gauche et, surtout, ils ne sont pas, eux, membres de l’un des deux grands partis qui alternent au pouvoir. On pense aussi à l’aventure Mélenchon de 2011-2012, là, on est dans un territoire idéologique plus proche de Corbyn – mais tout cela n’a duré qu’un printemps, et là encore, cela s’est joué hors parti.

Aujourd’hui, je ne vois donc rien de vraiment ressemblant à Corbyn ou Sanders, si ce n’est – et vous allez peut-être me trouver paradoxal, Guillaume – si ce n’est Emmanuel Macron qui, à sa manière, est lui aussi le déviant venu de nulle part qui est en train de s’imposer dans son camp à la surprise générale. Car si Macron est voué aux gémonies par une grande partie de l’appareil du PS, il est aussi l’homme de gauche le plus populaire dans les sondages et, tous politiques confondus, il se classe même deuxième derrière le seul Alain Juppé – c’est assez incroyable pour un nouveau venu jamais élu, pour un ex-banquier et pour un réformiste qui se dit lui-même social libéral ! C’est que, chez Macron, on retrouve le même refus de la langue de bois, la même sincérité désarmante que chez un Corbyn ou un Sanders. Certes, lui est loin des 70 ans, mais lui aussi exhale une sorte de parfum d’authenticité éternelle qui séduit largement.

Alors, je vous entends, Guillaume, les convictions de Macron sont bien différentes de celles d’un Jeremy Corbyn ou d’un Bernie Sanders – c’est vrai ! Mais le terrain français est, lui aussi, très différent du terrain américain ou britannique… si bien que les provocations des uns et de l’autre sont, dans le fond, assez comparablement « révolutionnaires ». Il y a quelques jours, Cécile Cornudet s’interrogeait même malicieusement dans Les Echos (je cite): « Macron : et si c’était lui le vrai frondeur ? » - voyez, Guillaume, la boucle est bouclée…

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......