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De l’inconvénient des taux bas

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À retrouver dans l'émission

Jamais dans l'histoire économique récente les taux d'intérêt n’ont été si bas pendant si longtemps dans la plupart des économies avancées. Pourquoi, et quels sont les risques ?

Je vous ai déjà plusieurs fois entretenu de ce sujet, c’est vrai, mais, d’une part, derrière son côté un peu technique, il nous concerne tous – les taux d’intérêt, c’est nos emprunts bancaires…-, et, d’autre part, nous vivons sur ce sujet une période qui est véritablement historique. Certes, vous avez sans doute entendu dire depuis quelques jours que les taux remontaient, et c’est vrai, ils se sont un peu « tendus », comme on dit sur les marchés, cela dit, ils restent très, très bas – en termes d’ordre de grandeur, rien n’a changé, la faiblesse du prix de l’argent demeure spectaculaire. Or, ces taux très bas ont mille vertus – c’est d’ailleurs bien pour cela qu’on les a fait advenir ! – mais on commence à se rendre compte qu’ils ont, aussi, de solides inconvénients…

Quels sont les bienfaits des taux bas ?

Là, je vais aller vite, je crois que tout le monde maintenant comprend bien que la capacité d’emprunter à bon marché est un puissant énergisant pour la croissance. Quand les taux sont bas, on s’endette pour moins cher – vous ou moi si nous achetons notre maison, mais aussi les entreprises quand elles achètent des machines ou des ordinateurs -, autrement dit, en fixant un loyer de l’argent à un niveau plus faible que jamais, les banques centrales ont donné un vrai coup de fouet à l’activité, c’est même comme ça qu’elles ont assuré et la sortie de crise, et la fin du marasme immobilier. Même si l’investissement est encore un peu faible en zone euro, c’est un très grand succès.

Et maintenant, les inconvénients de l’argent pas cher, puisque vous nous dites qu’il y en a ?

On peut au moins en pointer quatre, dont certains sont réellement contrariants. Je commence par le plus bénin, et le plus prévisible, c’est la très faible rémunération de l’épargnant. Par définition, des taux bas, ça fait plaisir à celui qui a besoin d’argent, mais ça n’est pas très marrant pour celui qui, lui, a de l’argent à placer. Vous me direz, c’est secondaire, oui mais dans des pays comme l’Allemagne ou le Japon où les retraités sont nombreux, une épargne presque pas rémunérée, ça commence à poser un problème pour l’avenir du pouvoir d’achat des ménages – avec, au passage, de vrais tracas pour les intermédiaires financiers. Par exemple, en Allemagne, de nombreux assureurs se sont engagés a servir du 3% ou du 4% à leurs souscripteurs, comme on ne trouve plus sur le marché que des placements à 1% ou 2%, ça commence à coincer !

Est-ce une surprise ?

Non, ce sacrifice du petit rentier, les banques centrales l’avaient anticipé - ce n’est pas le cas en revanche de l’apparition de deux risques qu’on n’avait pas vraiment vu venir. Risque numéro 1 : la dérive vers une sorte d’économie-casino. Inévitablement, quand l’argent n’est pas cher, on est tenté d’en abuser et de prendre des risques, à commencer par le risque de liquidité – je m’explique, de nombreux acteurs utilisent de l’argent à court terme et très liquide pour financer des placements qui, eux, ne sont pas liquides, et qui sont parfois de long terme. Ce décalage est porteurs de vrais périls, en schématisant, on peut dire que si un bug apparaît sur ces placements – comme ce fut d’ailleurs le cas en 2007 avec les fameux subprimes – à un moment où les banques centrales ont resserré les vannes du crédit, ce qui finira bien par arriver, et bien on risque de nouveau une crise violente de liquidité – Nouriel Roubini, l’économiste qui s’est fait connaître en annonçant la précédente crise, vient d’ailleurs de mettre en garde face contre ce danger. Risque numéro 2 : la longue période de taux très faibles que nous venons de connaître favorise beaucoup plus les riches que les pauvres. Ca peut paraître bizarre, on se dit que ceux qui tirent le diable par la queue ont plus à gagner dans un univers d’argent pas cher que les nantis, mais la réalité est très différente. Pourquoi ? D’abord, la baisse des taux a pour effet mécanique de renchérir la valeur de tous les actifs, or, par définition, les riches possèdent plus d’actions et plus d’immobilier que les pauvres, ils ont donc plus à gagner à la baisse des taux. Ensuite, quand on a du capital, et bien on peut emprunter plus pour acheter plus gros – qu’il s’agisse de pierre ou d’actions – le cas typique, c’est Patrick Drahi, le patron de Numéricable qui, à grands coups de dette, a racheté coup sur coup SFR, Portugal Telecom et l’américain SuddenLink. Autrement dit, plus on est fortuné, plus on peut exploiter les taux faibles pour accroître sa fortune – appelons cela le deuxième effet kiss-kool… Et depuis 5 ans, on constate effectivement, surtout aux Etats-Unis mais pas seulement, un fort accroissement des inégalités de patrimoine que les économistes imputent à cette double aubaine que sont, pour les possédants, des taux très bas.

Et cela inquiète vraiment les économistes ?

Soyons clairs, l’économie, ce n’est pas de la morale, mais les inégalités sont de fait un souci pour les économistes parce que la croissance a besoin de classes moyennes qui dépensent, elle ne peut pas prospérer avec les seules emplettes de zilliardaires. Mais ce qui inquiète le plus les économistes, Marc, ce n’est pas ça, c’est la difficulté d’imaginer ce qu’on pourrait faire au niveau mondial si, de nouveau, l’économie se détériorait fortement – et j’en viens au quatrième péril associé aux taux très faibles que nous vivons aujourd’hui. Le problème, c’est qu’il n’y a plus de marges de manœuvre pour les faire baisser encore. Or - et le magazine The Economist consacre même cette semaine sa couverture à ce sujet -, pour des raisons purement mécaniques, la prochaine récession interviendra à coup sûr dans quelques mois, au mieux dans quelques années, et, là on voit mal ce que les banques centrales pourront faire pour nous. En fait, nous ne sommes sortis de notre précédente grippe qu’en vidant complètement l’armoire à pharmacie, forcément, ça n’est pas très rassurant de savoir que la saison de son retour approche à grands pas …

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