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Faut-il vraiment réduire la dette publique ?

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J’ai souvent plaidé dans cette chronique pour un retour à des finances publiques plus saines et, rassurez-vous, je ne suis pas venu ce matin vous dire que j’avais viré ma cuti pendant la nuit… Mais je crois que c’est un sujet qui mérite d’être revisité à la lumière de ce qui est en train de se passer en Grèce, et la meilleure façon de le faire, c’est sans doute d’écouter ce que dit, ou plutôt ce qu’écrit Paul Krugman , ardent détracteur de cette austérité qui, dit-il, étouffe la Grèce. Krugman, prix Nobel d’économie, quand même, est un excellent expert et un grandiose pédagogue, si bien que ses chroniques dans le New-York Times sont d’une lecture extrêmement gratifiante, a fortiori quand, comme moi, on est plutôt en désaccord avec lui – forcément, la robustesse de ses arguments donne à réfléchir…

Alors, que dit Krugman ? Et bien que, contrairement à celle d’un ménage, la dette d’un Etat n’a pas vocation à être remboursée, si bien que son volume est dans le fond de peu d’importance. Il dit aussi et surtout que réduire la dépense publique pour réduire la dette, ou à tout le moins pour enrayer sa dérive, est contre-productif parce que (je le cite) « la dépense des uns fait le revenu des autres » (fin de cit) si bien que, en coupant dans la dépense, on coupe dans les revenus de la population, donc dans la croissance alors que elle seule peut permettre au pays de s’enrichir assez pour, justement, rembourser sa dette – c’est la thèse de l’austérité contreproductive, d’une austérité qui fait souffrir en vain puisqu’elle se retourne contre ses propres objectifs.

Et tout ça est vrai, en tout cas, c’est assez largement vrai dans des pays comme la Grèce où le PIB a chuté d’un quart et où l’austérité, de fait, n’est pas, ou pas encore payante en termes de redressement du pays. Mais la question est : cela est-il vrai de tous les pays endettés, et en particulier, cela est-il vrai de la France, peut-on vraiment dire qu’il faut fermer les yeux sur la dette pour sauver la croissance, pour trouver le salut ?

Un certain nombre d’éléments factuels montrent en fait que le même raisonnement ne peut pas s’appliquer à nous, tout simplement parce que nous ne sommes pas DU TOUT dans la même situation que la Grèce. Les Grecs se sont nettement appauvris, le pouvoir d’achat des Français, lui, n’a cessé de croître année après année depuis 15 ans à l’exception de 2009 et, peut-être, de 2014. L’austérité, dont on nous rebat les oreilles, est, chez nous, une pure galéjade – en Grèce, la dépense publique a chuté de pratiquement 20% depuis 2008, en France elle a crû tous les ans depuis 2008, nous sommes même celui des grands pays de l’Union où elle a le plus augmenté depuis 5 ans, sur la même période, c’est nous aussi qui avons le moins réduit nos déficits. Enfin, tandis que les Grecs ont taillé hardiment dans l’emploi public, nous continuons, nous à recruter – je rappelle que, sur 10 ans, les collectivités locales ont créé 700 000 emplois supplémentaires. En un mot, notre cas n’a absolument rien à voir avec celui d’un pays qui se serrerait la ceinture en vain, comme la Grèce, si bien qu’on ne peut pas défendre l’idée que nous devons ignorer le niveau de la dette pour nous sauver nous-mêmes comme Krugman le plaide avec brio s’agissant de la Grèce.

Mais ce qu’il faut bien comprendre, et qu’on ne dit pas assez, c’est que, cette dette - que nous pouvons, nous, réduire ou non, c’est NOTRE choix, ce n’est pas un choix contraint comme dans le cas des Grecs ! - cette dette, donc, il y a d’excellents arguments de la déplorer, voire de la détester, même si l’on admet que, comme le dit Krugman, elle n’a pas vocation à être remboursée, et même si l’on oublie, pour la pureté du raisonnement, la menace de l’effet boule de neige. Pourquoi ? D’abord, notre dette est le fruit de déficits abyssaux – l’Etat dépense tous les ans 20% de plus que ce qu’il encaisse, j’ai bien dit 20% ! – des déficits qui ne servent à rien. Car si la France a une fiscalité et un niveau de dépenses publiques radicalement dérogatoires de la norme (dans les deux cas, 10 points de plus que nos principaux concurrents), notre taux de chômage en hausse constante et notre croissance atone ne font clairement pas de nous un modèle… Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant, passé un certain point, l’utilité, le rendement de la dépense publique, et aussi de l’emploi public, sont, fatalement, déclinants - le cas de la politique du logement, 30 milliards d’euros par an avec les résultats qu’on sait, est à cet égard spectaculaire.

Mais il y a pire encore, c’est que la charge de la dette étouffe complètement l’Etat. En 2014, nous paierons 46 milliards d’euros à nos créanciers alors même que les taux d’intérêt sont plus bas que jamais, 46 milliards c’est colossal, c’est plus que le budget de la Défense, c’est les trois quarts du budget de l’Education. A l’arrivée, alors même que l’on nous vend la nécessité de l’action publique comme justifiant l’endettement, l’Etat devient en fait impuissant. Acculé par la contrainte financière, l’Etat est court-termiste, taillant dans les investissements d’avenir pour assurer le paiement des fonctionnaires. L’Etat est mauvais gestionnaire, exigeant des entreprises publiques qu’elles crachent un maximum de dividendes au lieu de les laisser recycler leurs profits et travailler à leur développement. L’Etat trahit sa parole, incapable par exemple de mettre au pot les deux milliards d’euros qu’il avait promis pour assurer l’avenir et le contrôle d’Alstom.

Tout cela fait de la France un cas unique avec un Etat obèse, à la fois très dépensier et frappé de paralysie – on peut comprendre que Paul Krugman, aussi brillant soit-il, n’ait pas aperçu cette singularité. Mais ce qui est clair, c’est que, si la Grèce montre effectivement que le désendettement n’a pas que des avantages, la France, elle, est au contraire la parfaite illustration de ce que l’endettement incontrôlé n’a que des inconvénients.

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