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Gazole à la pompe

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Et vous nous parlez aujourd’hui, Philippe, du prix de l’essence à la pompe… Pire, du prix du gazole – j’espère que vous pardonnerez ma trivialité, mais il se trouve que ce sujet bénéficie d’une double actualité. Il y a d’abord, bien sûr, les questions environnementales, on sort tout juste de la Cop 21, mais il a aussi le passage symbolique sous la barre de 1 euro le litre : depuis samedi dernier, les stations service de marque vendent le gazole à 0,999 c, voir en-dessous, on n’avait pas vu cela depuis 6 ans et demi. Ce qui est le plus intéressant, en fait, c’est que les carburants comptent, contrairement à ce que l’on s’imagine souvent, parmi les produits dont le prix est le plus stable dans le temps, parmi ceux qui ont le moins augmenté au fil des ans. Cela ne se voit pas forcément parce que, à court terme, les prix sont très volatils – par exemple, on est passé deux fois par la case 1,40 euros au fil des dix années passées, qui ont pourtant commencé et fini autour d’un euro. Mais, sur la longue période, les mouvements sont en réalité bien plus modérés qu’on pourrait penser…

Mais la tendance est à la hausse ?

Je vous le confirme, le prix des carburants grimpe, mais comme tout le reste… et même, en fait, moins que le reste. En 1985, on payait le gazole un peu plus de 4,50 francs le litre, c'est-à-dire 70 centimes d’euro, cela fait 43% de hausse entre 1985 et 2015, ce qui n’est pas négligeable, mais c’est beaucoup, beaucoup moins que l’indice des prix qui, lui, a grimpé sur la même période de plus de 80% - et si l’on prenait la baguette ou le petit noir, ce serait encore bien plus. La vérité est que, en euros constants, nous payons notre carburant 10% moins cher aujourd’hui qu’en 1985, et cela est d’autant plus remarquable que, entre temps, les taxes sur l’essence et le gazole ont proliféré, poussant le prix à la pompe vers le haut.

C’est vrai que les taxes constituent une partie importante du prix de l’essence …

C’est le moins qu’on puisse dire, 57% de ce que vous laissez au pompiste en faisant le plein de diesel va directement à Bercy – pour l’essence, c’est même 62%, et on est loin d’une inflexion puisque, sur les trois dernières années, les taxes ont encore grimpé de pratiquement 20%. Si l’on décompose, sur un litre d’essence, il y a, pour commencer, la TICPE, l’ancienne TIPP, qui pèse entre 47 et 50c selon les régions et qui rapporte à l’Etat et aux collectivités la bagatelle de 13 milliards d’euros par an. Et puis, il y a la TVA, là on applique le taux normal, 20%, mais vous apprendrez avec plaisir, Guillaume, que vous payez AUSSI cette TVA sur la part de TICPE du prix du carburant, il s’agit donc d’une délicieuse taxe sur la taxe qui représente à elle seule pas loin de 10 centimes le litre. Alors, c’est vrai, il y a des pays où les carburants sont encore plus chers, l’Allemagne, et surtout les Pays-Bas, le Royaume-Uni et l’Italie – mais il y en a d’autres, les Etats-Unis ou le Canada par exemple, où les taxes sont beaucoup, beaucoup moins lourdes, si nous avions le même régime de taxation que les Etats-Unis, nous paierions l’essence à peu près 65 centimes le litre, au lieu de 1 euro, vous imaginez le pouvoir d’achat qui serait libéré pour chacun d’entre nous…

Pourtant, vous nous avez dit que le prix de l’essence était le même il y a 30 ans…

C’est juste, et je le maintiens, on ne peut pas accuser le prix des carburants d’expliquer le sentiment de baisse du pouvoir d’achat que pointent régulièrement les Français. Quand on regarde, sur quelques décennies, ce qui mord le plus sur nos revenus, on se rend compte que certains postes de dépense ont été très allégés par la mondialisation et ses effets bénéfiques sur les prix – en particulier le textile et l’habillement. Symétriquement, certaines dépenses ont explosé, à commencer par le logement – sur 30 ans, le prix du mètre carré a été multiplié par 3,5 en France et par 5 à Paris, et les loyers ont follement grimpé, si bien que nous dépensons en moyenne un tiers de nos revenus à nous loger, là est la principale source de frustration des ménages. Enfin, il y a des postes nouveaux, comme la téléphonie mobile ou l’internet, dans une famille de quatre personnes, ce sont souvent plusieurs centaines d’euros par mois, ça se sent. Il n’en reste pas moins, Guillaume, que si l’Etat n’avait pas augmenté les taxes sur le carburant à un rythme nettement plus rapide que celui de la baisse du prix du brut enregistrée sur cette période (rapportée à notre pouvoir d’achat), nous serions tous beaucoup plus à l’aise financièrement…

Mais taxer le carburant est une bonne chose dans la lutte contre le réchauffement climatique !

Je suis absolument d’accord, rouler génère des inconvénients pour la société, il est donc normal que l’on taxe les automobilistes – en économie, cela s’appelle « internaliser les externalités négatives ». Simplement, dans ce débat, ce serait bien de ne pas faire comme si on partait de rien : quand pas loin des deux tiers du prix d’un produit est fait de taxes, on ne peut pas dire, on ne doit pas dire qu’il n’y a pas, déjà, une très forte pénalité fiscale. Veut-on taxer encore plus les carburants ? Je n’y suis même pas hostile, Guillaume, une fiscalité fortement concentrée sur les comportements les plus nuisibles, plus orientée carbone, aurait évidemment du sens - mais à une condition : que l’on démantèle ou réduise à due concurrence d’autres impôts qui, eux, n’ont pas de bénéfice comportemental, qui n’ont pas d’autre vocation que de financer le train de vie de l’Etat – comme vous savez, ce n’est pas exactement le chemin qui est suivi depuis quelques années…

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