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La France geint aujourd'hui comme hier, mais est-ce infondé ?

5 min
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Vous évoquez aujourd’hui, Philippe, l’image de la France à l’étranger et ce qu’elle dit de nous…

C’est en fait un article tout récent de Roger Cohen dans le New-York Times qui m’invite à cette réflexion, Hervé, alors Roger Cohen, c’est un éditorialiste brillant et chevronné, c’est aussi un très bon connaisseur de l’Europe et de la France en particulier – d’ailleurs, la chronique que j’évoque ce matin est titrée : « Confessions d’un francophile »…

Que dit Cohen ? Et bien qu’il vient de séjourner en France, et qu’il y a retrouvé le même doute identitaire, le même sentiment de malaise que lorsqu’il y avait vécu par deux fois, il y a 20 ans, et aussi il y a près de 40 ans. Et ce sentiment lui paraît tout aussi incompréhensible et mal fondé qu’à l’époque – il décrit la splendeur des rues et des parcs de Paris la semaine dernière, les délices des petits marchés et des cafés à l’ancienne et conclut que, si c’est cela le déclin et la grandeur fanée, alors il en reprendrait bien une tranche…

Et lui donnez-vous complètement tort, Philippe ?

Non, il est parfaitement vrai que la France a des charmes sans pareils, même si tout n’est pas aussi idyllique que dans l’envolée lyrique de Roger Cohen – de même que, pour parler savamment des Etats-Unis, il est utile de ne pas se contenter d’une visite à Manhattan ou à San Francisco, de même il y a quelque chose d’un peu naïf à juger du bonheur de vivre en France en se baladant aux Tuileries ou à Montmartre un matin de printemps ensoleillé… Mais passons, ce qui est intéressant, c’est que Roger Cohen affirme, à partir de son expérience personnelle, que la hantise du déclin, la propension maladive à l’introspection critique sont, en France, à ce point constitutives de l’identité nationale qu’elles n’ont aucune signification en termes de réalité de nos problèmes - selon lui, on geint et on déprime en France aujourd’hui comme hier, si bien qu’il n’y a aucune raison de penser que nous soyons actuellement dans une mauvaise passe. Or, il y a dans ce raisonnement une faute de logique grossière. Oui, la mélancolie est un mal français éternel, mais non, cela ne veut pas dire que nous allons aussi bien aujourd’hui qu’hier, que notre mélancolie est aussi mal fondée en 2015 qu’elle l’était, par exemple, dans les années 80 : ce n’est pas parce que, de fait, on peut parfaitement être mélancolique ET bien portant que, quand on est mélancolique, on est en pleine forme – c’est un peu le célèbre raisonnement de Woody Allen : peut-être bien que je suis paranoïaque, mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas persécuté…

Oui mais tout le sel de cette citation, c’est justement que la plupart des paranoiaques ne sont pas persécutés…

C’est juste mais il se trouve que nous, Français, nous sommes, en 2015, ET déprimés, comme nous le sommes structurellement, ET en déclin, en tout cas en déclin économique, ce qui n’a pas toujours été le cas – dit autrement, nous donnons raison à Woody Allen… Je ne vais pas ici documenter par le menu la réalité du mal-être économique français, je l’ai hélas souvent fait au fil de mes chroniques, quelques éléments factuels malgré tout pour que chacun réalise bien de quoi on parle : voilà plus de 10 ans que notre commerce extérieur est déficitaire, alors que même des pays comme l’Italie ou l’Espagne ont renoué avec les excédents, à la louche, notre taux de chômage est deux fois supérieur à celui des Allemands ou des Britanniques, et notre PIB par tête, qui frôlait celui des Allemands il y a trente ans, est maintenant de 15% inférieur au leur – sur ce critère, les Britanniques nous ont même dépassés. Ce n’est pas la Bérézina, mais dans bien des domaines, nous avons, littéralement, perdu notre rang – si l’on n’appelle pas cela le déclin, alors rien n’est déclin !

Mais cela, Roger Cohen ne le nie pas, Philippe…

Pas complètement, il admet par exemple que Londres est devenue LA ville mondiale par excellence (en français dans le texte…), faisant de l’ombre à Paris, mais – et c’est le second point intéressant de son analyse, parce qu’elle fait écho à une idée assez largement partagée autour du monde -, Cohen s’accommode assez bien de ce déclassement, allant jusqu’à écrire que, oui, la France pourrait travailler plus et réussir mieux, mais qu’alors elle s’alignerait sur le reste du monde et qu’elle perdrait non seulement son originalité mais aussi, (je cite), « sa fonction ». Pour lui comme pour beaucoup d’étrangers, le rôle de la France, c’est un peu d’être un conservatoire du beau et du bon, du calme et de la tranquillité par opposition à l’agitation frénétique et au matérialisme des autres nations - la France, vu d’ailleurs, c’est un délicieux havre d’immuabilité dans un monde de lutte permanente.

Le problème, Marc, c’est que, l’agitation, c’est la vie ! Emile Faguet le résumait bien il y a un siècle en écrivant : « Cette horreur de la lutte pour la vie, c’est l’horreur même du progrès de la civilisation. (…) Toutes les inventions viennent de cette lutte là ! » Faguet s’amuse même à rapporter un texte du philosophe grec Krates de Milet dépeignant la cité idéale, Pera :

« Pera, ainsi s’appelle un pays au milieu de la sombre illusion

Pays superbe, (…) exempt de toute souillure (…)

Aucun méchant n’y vient étaler ses séductions vénales (…)

La lutte tumultueuse ne s’y déchaine pas pour les (…) richesses »…

MAIS, précise, Krates, (Pera) produit des oignons, des aulx, des figues et des croûtes de pain » – autrement dit… Pera crève de faim. Et Faguet de conclure ironiquement sur (je cite de nouveau) « ce rêve de vie douce et fraternelle, sans ambition et sans envie, au sein de la salubre et salutaire pauvreté ».

Alors, que la France fantasmée par les francophiles ressemble à la cité de Pera et en ait, à leurs yeux, tous les charmes, on peut le comprendre, mais, nous, Français, de grâce, ne tombons pas dans ce piège, ne succombons pas à ce rêve imbécile d’une « tranquillité » heureuse, d’un renoncement à la performance qui, comme le montre le chemin parcouru depuis 25 ans, nous conduit tout droit, si ce n’est aux « oignons et aux croûtes de pain », en tout cas à l’appauvrissement généralisé du pays.

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