LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

La réforme du collège

5 min
À retrouver dans l'émission

En ce jour d’appel à la grève dans l’enseignement, vous nous parlez vous aussi de la réforme du collège, Philippe …

Et c’est méritoire, Marc, car le sujet est assez impénétrable ne serait-ce d’ailleurs que parce deux réformes sont lancées en parallèle, celle du collège et celle des programmes. La polémique est d’autant plus mystérieuse que les lignes de fracture sont inédites et les critiques un peu byzantines – certains syndicats très à gauche accusent ainsi le Conseil Supérieur des Programmes de succomber aux sirènes du Medef mais, dans le même temps, plusieurs éminentes personnalités de droite hurlent que l’on sacrifie l’enseignement traditionnel, allez comprendre… Et ce qui est troublant c'est que, de fait, on trouve de bons arguments dans les deux camps, les pro et les anti. Je confesse par exemple que je partage la critique de Jean-Michel Blanquer, le patron de l’Essec, un ancien recteur, qui, l’un des premiers, a pointé le ridicule de la novlangue dans laquelle cette réforme est emballée ainsi que la « haine de l’excellence » (je le cite) dont elle est parfois la marque. Mais on ne peut pas, en même temps, ne pas souscrire à l’analyse de Laurent Bigorgne, le directeur de l’Institut Montaigne, qui rappelle, lui, que le statu quo est indéfendable lorsque 20% des mômes sortent du système scolaire sans vraiment savoir ni lire, ni écrire ni compter.

Mais alors renvoyez-vous dos à dos les pour et les contre, Philippe ?

S’agissant de ce sujet crucial, je crois qu’aucun d’entre nous ne peut se permettre de s’en laver les mains. Dans le débat en cours, il y a en fait deux idées qui me semblent fondamentales. La première, c’est la question de l’organisation de l’école, que la réforme entend largement modifier - et cela fait hurler une bonne partie des enseignants. Sur ce point là, il me semble que, en plaidant pour l’interdisciplinarité et pour une autonomie pédagogique partielle des établissements, Najat Vallaud Belkacem a absolument raison sur le principe même si les modalités peuvent être discutées ici et là. J’avais participé il y a quelques années à une commission constituée par le ministère de l’Education Nationale sur le statut des enseignants et j’avais été stupéfait, justement, par l’organisation très spéciale et, pour tout dire, à mes yeux antédiluvienne de cette énorme administration qui vit encore sous l’empire d’une parcellisation des tâches et d’un centralisme bureaucratique dignes de l’industrie du début du siècle dernier. Attention, je ne parle pas ici du degré d’engagement personnel de l’enseignant, souvent admirable, mais de ce tête à tête cosmique avec l’administration dans lequel chaque prof s’est installé, je dirais presque enfermé. Parce que la fierté disciplinaire est devenue, sans doute faute de mieux, une question quasi-identitaire pour les enseignants, mais aussi parce que l’habitude s’est prise d’un fonctionnement en strict silo, les profs sont comme juxtaposés les uns aux autres, sans jamais ou presque collaborer – il est ainsi presque inconcevable, pour un enseignant, de participer à la classe d’un autre, ou même simplement d’assister à son cours, partout ailleurs dans le monde, c’est un usage courant, chez nous, ça ne se fait pas du tout…

Il y a tout de même l’établissement, le collège, le lycée, qui crée du lien, Philippe ?

Et bien justement pas, ou très peu. Là encore, partout dans le monde ou presque - je l’ai vu, pour ma part, en Finlande, un petit pays qui est chaque année sur le podium du classement PISA -, partout, donc, les équipes pédagogiques sont constituées par un directeur d’établissement qui, dans un cadre général national évidemment, a conçu un programme d’enseignement adapté à son public scolaire particulier et qui recrute dans cette perspective. En France, la norme c’est le débarquement aléatoire, à la rentrée, de collègues mutés en fonction d’un système de points purement technique, mais sans que la volonté de participer à tel ou tel projet y ait part et sans que le proviseur connaisse même l’intéressé – c’est dire combien le travail en commun et le projet collectif sont d’entrée hors sujet… Le plus dingue – et c’est le secret de Polichinelle - c’est que, quand l’Education nationale veut que quelque chose marche, et bien elle fait, par dérogation, exactement le contraire – je pense ici aux « postes à profil » auxquels les proviseurs de ZEP qui réussissent ont largement recours, je pense aussi aux internats d’excellence : dans ces expériences alternatives là, on a ET un minimum d’autonomie pédagogique, ET des patrons d’établissement engagé dans la pédagogie ET un recrutement sélectif et coordonné des profs. Encore une fois, tout ce qui, dans la réforme, va vers la généralisation de cette organisation de pur bon sens et qui a fait ses preuves doit être salué !

Vous soutenez donc Najat Vallaud-Belkacem…

Là-dessus, oui ! Mais il y a un second sujet sur lequel, en revanche, elle me fait un peu peur, c’est cet égalitarisme républicain dénaturé qu’elle et son administration portent en bandoulière au point que, souvent, on se demande s’ils ne préfèreraient pas l’échec de tous à un succès limité à une partie seulement des élèves. Il y a une folie démiurgique à penser que, à force de réglages ici ou là, même ceux auxquels je viens de vous dire que je souscrivais, on obtiendra l’égalité de résultat. Ce dont l’école est comptable, et qu’à ce stade elle ne livre pas, c’est l’égalité des chances, oui, et au sens fort du terme, mais rien de plus. Or, même si la ministre a su mettre de l’eau dans son vin sur le latin et sur l’allemand en particulier, il est incontestable qu’on court le risque, si l’on est obsédé par l’égalité, de niveler par le bas, de ne conserver que les matières les plus accessibles, de faire jouer au lieu de faire apprendre, de distraire pour intéresser au lieu d’arracher aux élèves cet effort qui seul leur permettra d’accéder au trésors du savoir. Ce choix, celui de l’exigence, il n’est pas un choix social qui exclut, il est au contraire le seul qui respecte les élèves, chaque élève, pour ce qu’il est et pour ses potentiels, il est le seul qui soit authentiquement bienveillant – c’est celui que doit faire Najat Vallaud-Belkacem.

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......