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Le grand arrosage

7 min
À retrouver dans l'émission

Retour sur la crise sociale et sa gestion par le gouvernement.

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greve Crédits : Radio France

Tout absorbés par les inondations, si je puis dire, les media se sont quelque peu détournés du sujet depuis le milieu de la semaine dernière, et puis, un certain nombre de blocages ont été levés dans les raffineries si bien qu’il n’y a clairement plus de risque de pénurie de carburant, donc on parle beaucoup moins de tout cela. Mais il ne faudrait pas croire pour autant que la situation est redevenue normale, il y a encore des débrayages intempestifs à EDF avec coupures de courant, le trafic ferroviaire, lui, reste très diminué par un mouvement de grève des conducteurs, il y a même des blocages de trafic parfaitement illégaux, comme par exemple hier à la gare Montparnasse qui a été paralysée plusieurs heures par des manifestants descendus sur les voies, quant aux pilotes d’Air France, ils vont entrer dans la danse ce week-end. Vous imaginez l’effet de tout cela dans les media internationaux au moment où va s’ouvrir le championnat d’Europe de football – lisez la presse britannique, allemande ou espagnole, voyez les photos qui illustrent les commentaires généralement axés sur la notion de « chaos français », vous verrez Guillaume que nos voisins ne nous ratent pas… Or, face à ce mouvement assez paradoxal, puisque protestent principalement contre la loi El Khomri des agents publics qui ne sont en rien concernés, le gouvernement s’est mis à arroser largement toutes sortes de catégories avec, à l’arrivée, une facture qui commence à être salée…

 Est-ce qu’on a des chiffrages ?

Il y a des chiffrages, oui, inévitablement, ils ajoutent des carottes et des navets ce qui les rend un peu fragiles, mais les ordres de grandeur font vraiment frémir. Il y a d’abord des concessions électoralistes, qui, sans doute, auraient été faites dans tous les cas à l’approche de la présidentielle même hors de toute tension sociale – je pense en particulier au dégel du point d’indice pour les fonctionnaires, 650 millions d’euro dans un premier temps puis 2,4 milliards en année pleine, tout de même, et à ce que l’on appelle la revalorisation des carrières de enseignants, au moins 750 millions si l’on inclut la prime aux instituteurs, plus un petit milliard, tout de même, pour les agriculteurs, plan élevage et baisse des cotisations sociales réunies. Il y aussi l’absolu scandale de la division par deux de l’effort demandé aux communes, annoncé la semaine dernière par François Hollande, boum, un milliard de plus, alors même que chacun sait à quel point les collectivités locales, en tout cas les plus grosses, dépensent beaucoup plus que ce qui est raisonnable et nécessaire, cela en particulier parce que l’Etat les stipendie sans aucune raison et très au–delà des transferts de compétences qui ont été opérés. Mais il y a aussi ces mesures spécifiques destinées à calmer telle ou telle catégorie qu’on veut voir se remettre au travail ou ne pas se joindre au mouvement, le Président lui–même a ainsi reçu la semaine passée une poignée de nobels pour leur annoncer en direct live, comme on dit sur TF1, qu’il annulait, après avoir lu la tribune au vitriol qu’ils avaient publiée dans Le Monde, les quelque 200 millions d’euros de coupes dans le budget de la Recherche publique annoncées quelques jours seulement auparavant – cela donne franchement envie de publier une tribune dans le Monde. Ajoutons enfin les quelque 100 cent millions d’euros accordés aux intermittents du spectacle pour les dissuader de pourrir les festivals d’été, et vous arrivez à un total qui se balade quelque part entre 3 et 5 milliards d’euros, ce qui est tout à fait considérable, surtout dans un pays qui est officiellement à la recherche désespérée de ses équilibres financiers perdus.

 Et puis il y a le cas SNCF ?

Oui alors là, c’est particulièrement remarquable, la semaine dernière, le gouvernement a carrément tiré dans le dos d’un PDG d’entreprise publique, entreprise dont il a au passage compromis la viabilité, tout cela dans l’espoir de calmer des grèves qui continuent en fait comme aux plus beaux jours. Concrètement, il faut savoir que la concurrence dans le rail arrive, elle sera de règle dans quelques années sur tous les secteurs du ferroviaire, et que la SNCF, parce qu’elle est particulièrement bienveillante à l’endroit de ses agents, a d’avance perdu la guerre si elle ne fait pas un minimum d’efforts de productivité. C’est pour cette raison que Guillaume Pépy, le patron de la SNCF, avait commencé à négocier des amodiations assez marginales du statut des cheminots qui devaient permettre de réduire l’écart de productivité avec la concurrence à un niveau gérable, et que, assez probablement, il allait obtenir la signature de certaines organisations syndicales. Là-dessus arrivent les désordres sociaux, comme d’habitude, la CGT mobilise à fond les quelques bastions qui lui restent et qui, curieusement, sont concentrés sur les principaux auteurs putatifs de blocages – raffineries, centrales électriques et transports publics et, comme d’habitude, le gouvernement refuse l’affrontement. Du coup, sur ordre de l’Elysée, le ministre des transports reprend les négociations en direct après avoir demandé à Guillaume Pépy de lâcher l’affaire, et, lui, il lâche tout puisque le RH 077 est reconduit, le RH077, c’est la convention d’entreprise que cherchait justement à modifier Pépy et où l’on trouve des choses délicieuses, de l’inclusion du temps de transport dans le temps de travail (ben voyons!) à ce dispositif surréaliste qui fait que, si vous dépassez 20h, on considère que vous avez travaillé le lendemain – je schématise, mais à peine. Mieux, pour complaire à la CFDT, l’Etat négocie et se met d’accord avec elle, ce qui est évidemment bien intentionné puisque les fauteurs de blocage sont principalement les conducteurs CGT, oui mais le problème, c’est que, faute d’avoir sa victoire, la CGT reconduit le mouvement alors même que la quasi–totalité de ses revendications ont été satisfaites, là je dis, encore bravo. Cerise sur le gâteau, Guillaume, la SNCF étant condamnée à trainer le boulet du RH 077, elle demande maintenant des compensations, et cela se comprend, il est donc probable que l’Etat lui accorde, sous une forme déguisée, quelques centaines de millions qui viendront encore s’ajouter à l’arrosage généralisé, tout cela est assez catastrophique…

 Ce mouvement social existe, n’est–il pas légitime de lui donner des gages ?

S’il existe, encore une fois, c’est à l’initiative d’une CGT très affaiblie qui mord pour ne pas mourir, je ne crois pas que ce soit une bonne idée de lui tendre le jarret pour être bien sûr d’avoir mal. Surtout, la nécessité de continuer la lutte sociale et d’accroître la ponction fiscale ou les déficits pour faire régner je ne sais quelle justice est extrêmement contestable. Depuis quelques mois, vous le savez, nous avons arraché au Danemark la palme de champion du monde de la dépense publique, c’est dire si l’Etat n’est pas chiche de ses deniers, et l’on s’attend à ce que la France prenne aussi bientôt la place de la Finlande sur la plus haute marche du podium des pays où l’on travaille le moins à temps plein – si enfer social il y a, c’est chez les autres…

La vérité est que notre seul vrai drame social, et il est terrible, c’est le chômage de masse, or l’observation élémentaire de notre parcours des 25 dernières années démontre assez bien je crois que le toujours plus pour les salariés en place, à commencer par les fonctionnaires, n’est pas exactement une recette qui a fait ses preuves !

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