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Fuite des cerveaux et des fleurons

6 min
À retrouver dans l'émission

La France est-elle encore attractive...

C’est une coïncidence, mais elle est regrettablement parlante, en fin de semaine dernière on a appris coup sur coup en 24 heures les deux informations suivantes, qui sont apparemment sans rapport. D’une part, un rapport du CAE, le Conseil d’Analyse Economique, a pointé la difficulté qu’avait notre pays à attirer et à conserver les talents sur son sol. D’autre part, l’entreprise Technip, géant mondial de l’industrie parapétrolière, a annoncé sa fusion avec l’américain FMC Technologies et le transfert à Londres de son siège social, jusqu’alors situé à deux pas des Champs Elysées. Dans les deux cas, il s’agit donc de constater des départs de France, et des départs qui ne sont pas dans l’intérêt du pays.

Cette mobilité n’est–elle pas normale dans l’économie mondialisée où nous vivons ?

En première analyse, il y a de plus en plus de mouvements entre les économies, les hommes et les capitaux jouent désormais sans cesse à saute–frontière, tout comme les marchandises, il est donc normal, par exemple, que nos jeunes diplômés s’expatrient plus qu’auparavant – d’ailleurs, le CAE relativise lui– même la portée des données qu’il publie. C’est un fait que le flux net d’expatriation de Français, en particulier très diplômés, est en pleine explosion, il aurait par exemple doublé entre 2006 et 2011, oui, mais, rapportés à notre population, observe cette étude, les Français expatriés demeurent beaucoup moins nombreux que leurs pairs allemands ou britanniques qui sont partis vivre à l’étranger dans des proportions bien plus élevées. Cela dit, quand on entre dans le détail, on voit apparaître certains éléments plus inquiétants, par exemple, le CAE affirme que (je cite) « la mobilité internationale croissante des qualifiés touche (...) de façon plus importante les départs que les arrivées », ce qui est contrariant. Au total, conclut l’étude, (et je cite à nouveau) « il semble que la France perd plus de talents qu'elle n'en reçoit » – et ça, Guillaume, c’est incontestablement une mauvaise nouvelle.

Et qu’en est–il s’agissant des entreprises ?

Et bien là aussi, il y a malheureusement du souci à se faire. Je vous parlais du cas de Technip, qui déménage donc à Londres, mais, ce n’est que le dernier d’une longue lignée car nous avons filer à l’étranger un nombre assez préoccupant de nos fleurons. Pechiney est devenu canadien puis australo–canadien en étant repris par Alcan, ça, c’était il y a une quizaine d’années, Arcelor, l’héritier d’Usinor, a été enlevé peu après par l’Indien Mittal, Rhodia, né de Rhône-Poulenc, et le belge Solvay ont fusionné en 2011… et leur siège commun est maintenant en Belgique, Lafarge est passé l’an passé sous pavillon suisse avec son rachat par Holcim, la partie la plus noble d’Alstom a été absorbée la même année par l’américain General Electric, et Alcatel est tombé il y a quelques mois sous le contrôle du finlandais Nokia – sincèrement, quelqu’un m’aurait dit il y a quinze que ces grands noms du capitalisme français, Pechiney, Arcelor, Alstom, Lafarge, Alcatel, Rhodia, tout de même, allaient TOUS nous êtres enlevés, je n’y aurais pas cru un instant, le CAC–40 a pris un sacré jeton! Bien sûr, il y a eu, dans le même temps, un certain nombre d’opérations en sens inverse, mais moins nombreuses et moins spectaculaires, là encore, même s’il est difficile de faire des calculs précis, il n’y a pas de doute que le solde net de ces mouvements nous est défavorable, comme pour les talents, nous perdons plus que nous ne recevons…

 Et est–ce que c’est vraiment important ?

C’est important, d’abord parce que le CAC 40, c'est-à-dire ce bloc de très grandes entreprises de taille mondiale, est traditionnellement l’une des forces de notre économie qui, comme on sait, ne brille pas particulièrement par ses grosses PME comme c’est par exemple le cas de l’Allemagne ou de l’Italie. C’est important aussi parce que, autour de chacune de ces grandes entreprises, gravite tout un écosystème de prestataires qui, pour des raisons culturelles et historiques, sont généralement choisies par le siège dans le pays du siège – du coup, bien souvent, quand la nationalité d’un groupe bascule, celle de nombre de ses fournisseurs change aussi – curieusement, dans le même sens… - autrement dit la perte est au total assez considérable en termes d’activité et d’emplois sur notre sol. C’est important enfin parce que, derrière les cas que nous venons d’évoquer, se cache un phénomène plus général d’érosion de l’attractivité de notre pays, le cabinet EY publie aujourd’hui une étude qui montre que la France est le seul des grands pays européens où le nombre de projets d’implantation recule, ce qui est évidemment de mauvais augure pour la croissance. Un chiffre, ou plutôt deux, extraits de cette étude, Guillaume, l’an passé, le Royaume–Uni a attiré 150 nouveaux sièges sociaux, pour la France, c’est 11, oui, 11 contre 150, tout est dit…

Comment expliquer ce phénomène ?

J’ose à peine vous le dire, Guillaume, parce que c’est malheureusement si conforme à ce que je vous ai déjà souvent dit que j’ai peur de vous donner l’impression de me répéter, et pourtant les experts sont unanimes pour pointer chez nous un climat des affaires absolument désastreux dont les ingrédients ne sont que trop connus, fiscalité anormalement élevée, sur–réglementation, fébrilité législative, très fortes incertitudes juridiques autour des questions de contrat de travail etc - tout cela vous fait, vu de Houston, de Doha ou de Séoul, un cocktail modérément engageant.

Alors on peut parfaitement penser que tous ces investisseurs étrangers rebutés par nos impôts sont cupides, que les jeunes diplômés qui s’exilent sont égoïstes, mais là n’est pas le sujet, le sujet, c’est que l’on n’attire pas mes mouches avec du vinaigre et que, à force d’envoyer tous les signaux imaginables pour montrer que nous sommes les amis du genre humain et, à ce titre, les ennemis de l’enrichissement, et bien nous aboutissons au résultat que les individus comme les entreprises prennent en France ce qu’il y a à prendre - qui un diplôme, qui un concurrent - avant de ficher le camp, leur butin sous le bras, pour aller réussir et s’enrichir ailleurs. Voilà comment nous nous vidons progressivement de notre substance – c’est tout simplement navrant.

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