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Le vote FN : un défi et un rejet

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À retrouver dans l'émission

Vous commentez aujourd’hui Philippe le score élevé du Front National aux élections de ce dimanche…

Mes quelques observations de ce matin seront délibérément « light », Guillaume, sur le fond des choses, le séisme de ce premier tour a été abondamment commenté, et je me rallie volontiers à l’ idée que, sur le fond, le succès de la maison Le Pen est dû à la purulence des deux grands maux de notre pays, chômage endémique d’une part, échec de l’intégration d’autre part. Au passage, les partisans du Front National risquent d’être fort déçus même dans les quelques régions où leurs champions l’auront emporté dans huit jours puisque les compétences des exécutifs régionaux sont largement cantonnées à l’entretien des lycées et au subventionnement des TER, ce qui les rend à peu près incapables de quelque action que ce soit dans les domaines sur lesquels les électeurs frontistes les attendent le plus – on est en plein malentendu…

Au-delà des enjeux régionaux ces électeurs ont sans doute voulu envoyer un message politique !

Cela ne fait guère de doute, mais lequel, c’est toute la question ! Là encore, je vois mal comment être en désaccord avec l’idée que, pour arriver à 40% dans plusieurs régions, le Front National est allé cette fois au-delà de sa vocation classique de rassemblement des votes protestataires. Il me semble cependant que le vote d’adhésion reste très second et que le cœur du déterminisme du vote FN est encore et toujours pour les électeurs de Marine Le Pen d’exprimer et un défi, et un rejet. Le défi, c’est celui de millions de Français qui, pour toutes sortes de raisons, se sentent exclus et qui, à ce titre, retrouvent une sorte de fierté à soutenir un parti qui a lui aussi longtemps été exclu du jeu politique et médiatique, un parti dont l’exclusion entre ainsi en quelque sorte en résonnance avec la leur. J’avais écrit en 2002, un peu après le 21 avril qui avait vu Jean-Marie Le Pen se qualifier à la surprise générale pour le second tour de la présidentielle, un petit livre intitulé « La vengeance du peuple » où je plaidais, entre autres, que l’on ne votait pas pour le Front National malgré les objurgations incessantes des élites, mais à raison de ces mises en garde presque à cause de l’interdit. Ma conviction est que faire la nique à la bien-pensance était alors, et est encore plus aujourd’hui une motivation du vote Le Pen. On constate en tout cas aujourd’hui combien la stratégie de l’ostracisation a été totalement contreproductive, en tout cas parfaitement inutile puisque le FN est devenu dimanche soir le premier de France.

Vous nous parliez de défi, mais aussi de rejet…

Là encore, le rejet est un ingrédient de toujours du vote frontiste, mais je crois sincèrement qu’il l’est aujourd’hui plus que jamais, et cela me semble attesté par le fait que beaucoup d’électeurs traditionnels du PS ou des Républicains se soient cette fois laissé tenter. Car il ne s’agit plus seulement, aujourd’hui, de rejeter le système, l’ « établissement », comme disait Jean-Marie Le Pen, mais de rejeter au fond les propositions des grands partis de gouvernement qui ne séduisent plus du tout au-delà d’un vote quasi-militant, en tout cas réflexe. Pourquoi ? D’abord, après 25 ans de chômage de masse et d’échec de l’intégration – on y revient ! – socialistes et républicains sont extrêmement peu crédibles dans leurs promesses d’améliorer la situation sur ces deux fronts. Ensuite, il est de plus en plus difficile de distinguer les propositions de la gauche et de la droite républicaine. Je regardais la semaine passée les professions de foi des deux principaux candidats de ma région, sincèrement, si l’on enlève les images, on pourrait les confondre. D’ailleurs, au niveau national comme au niveau régional, quand l’une est au pouvoir, il ne défait pratiquement jamais ce qu’a fait l’autre fût-ce sous ses propres critiques – ce qui alimente évidemment l’idée que l’un et l’autre se valent. Alors je ne suis pas en train de vous dire, Guillaume, que le Front National, lui, offre du neuf, c’est loin d’être le cas, le programme du Front National est navrant, ringard et dangereux, sur le plan économique comme au regard des valeurs. Mais l’argument : « Eux, au moins, on ne les a pas encore essayés » est d’autant plus difficile à réfuter que le PS et les Républicains semblent s’échiner à proposer des gloubi-boulga que l’électeur peut, en toute bonne foi, juger interchangeables et déjà vu.

Que peut-on dire des candidats FN ?

C’est à mon avis l’un des principales raisons du succès du Front : la plupart des candidats frontistes sont jeunes. Or, la jeunesse incarne justement ce renouveau de l’offre politique que demande le pays. Peu de gens s’en sont avisés, mais dans 5 régions sur 13, Ile de France, Auvergne-Rhone-Alpes, Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes, Bourgogne-France Comté et Nord-Pas-de-Calais-Picardie, les trois premiers se classent exactement par ordre d’âge croissant, le plus jeune arrivant le premier – et il se trouve que, dans trois de ces régions, c’est le candidat du Front. En Normandie, Hervé Morin n’arrive que 239 voix devant un illustre inconnu, Nicolas Bay, Front National, qui a 38 ans. En PACA, Christian Estrosi, 60 ans, est très largement dépassé par Marion Maréchal Le Pen qui, fête ses 26 ans cette semaine. Et dans deux des rares régions où la droite est bien ou assez bien placée, IIe France et Auvergne-Rhône-Alpes, ce sont les seuls quadra en piste, Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez, qui la représentent. Bien sûr, ce n’est là qu’un facteur parmi d’autres. Son rôle n’en est pas moins révélateur de l’envie de neuf des électeurs, laquelle est orthogonale au profil de carrière typique dans les partis traditionnels où l’on rame souvent 30 ans avant d’accéder aux fonctions-clés.

Interrogé hier, Alain Juppé, 70 ans, disait très justement (je cite) :« Soyons lucides - nous ne sommes pas audibles ». Il n’est pas impossible que, à droite comme à gauche, l’âge du capitaine, justement, y soit pour quelque chose…

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