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Les politiques parlent-ils plus qu’ils n’agissent ?

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Selon un sondage Ifop pour LaFrench'Com, seuls 11% des Français jugent que les politiques communiquent comme il faut. Pour la moitié, c'est "pas assez", pour 39%, "trop". C'est surtout la qualité de leur com' qui est en cause. Alors, les politiques parlent-ils plus qu’ils n’agissent ?

Et ce qui m’amène à m’interroger, c’est un sondage Ifop pour LaFrenchCom’ publié hier et qui fait apparaître que 86 % des Français estiment que les politiques «passent davantage de temps à communiquer qu’à agir » - 86%, c’est tout de même très impressionnant… Alors, bavardage et inaction sont-elles devenues les deux mamelles de la vie politique ? Commençons par la com : difficile de mesurer précisément l’évolution de quelque chose d’aussi protéiforme mais, sans remonter au quasi-mutisme d’un Charles de Gaulle, il suffit de se rappeler à quoi ressemblait la communication politique il y a seulement une vingtaine d’années, c'est-à-dire sous le règne d’un François Mitterrand, qui ménageait soigneusement ses silences, pour que s’impose cette évidence : oui, il y a eu inflation de la parole politique. Il y a d’ailleurs de bonnes raisons à cela, à commencer par la multiplication des canaux de diffusion : des chaines d’information continue aux réseaux sociaux, les opportunités d’intervention sont infiniment plus nombreuses aujourd’hui qu’hier…

Mais ce n’est pas parce que l’on PEUT parler plus qu’il FAUT parler plus...

En principe, non, mais, en politique, si ! Car la vie publique est aussi un marché, marché électoral, marché médiatique, et, sur ce marché, inévitablement, les acteurs raisonnent en termes de parts de marché et de compétition. Si je ne parle pas et que les autres parlent, alors je risque de perdre des points, de sortir du jeu faute de présence. Tout cela finit certes en un babil permanent qui, sans aucun doute, désacralise les politiques dans leur ensemble, mais on ne peut pas faire grief à un professionnel de se comporter comme le reste de la profession et d’optimiser sa position en fonction d’un contexte dont il n’est pas maître. J’ajoute que nous sommes, nous électeurs, toujours un peu schizophrènes sur le sujet, nous trouvons en général que les politiques parlent trop, mais nous avons, aussi, une attente de plus en plus forte dans chaque cas particulier – nous pestons volontiers sur la présence ostentatoire de tel ou tel ministre sur les lieux d’un fait divers commenté à grands coups de banalités, mais s’il manquait à faire le déplacement, nous serions nombreux, aussi, à lui en faire grief.

Jean-Pierre Raffarin, Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Alain Juppé, François Fillon
Jean-Pierre Raffarin, Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Alain Juppé, François Fillon Crédits : Pascal Rossignol - Reuters

Est-ce à dire que la com des politiques ne pose pas de problème ?

Alors, absolument pas, je pense au contraire qu’elle assez navrante, mais cela vient moins de sa surabondance que de sa piètre qualité. Comme le dit Frédéric Dabi, le directeur du département Opinion de l’Ifop, qui a réalisé le sondage dont je vous parlais à l’instant, les Français (je cite) « ont désormais intériorisé la frénésie des politiques ». Mais, ajoute-t-il, « leur problème, aujourd’hui, c’est surtout la finalité de cette communication » (fin de citation). S’il s’agissait de faire la pédagogie de grandes décisions, d’expliquer la situation, de vulgariser une action politique d’envergure, alors on serait plus qu’heureux de les entendre, et même de les entendre plus.

On en revient à l’idée qu’ils communiquent plus qu’ils n’agissent, comme le disent les Français…

Oui et non. Car de l’action, en fait, on n’en manque pas, mais elle est d’une trivialité confondante et, bien souvent, elle ressortit aujourd’hui à une sorte de castration systématique sur le mode : « Voyez que je suis à la manœuvre, puisque je vous emmerde ! » – pardonnez, Marc, la grossièreté du propos, je l’emprunte à Georges Pompidou qui disait il y a 50 ans : « Arrêtez donc d'emmerder les Français ! Foutez-leur la paix ! » Mais nous « foutre la paix », c’est impossible si l’on ne fait rien de vraiment sérieux et que l’on a besoin de montrer que l’on agit ! D’où cette agitation souvent ridicule qui n’a d’autre vocation, justement, que de créer des opportunités de communication. En quelques jours, on vient ainsi de voir la ministre de la Santé faire une conférence de presse sur l’interdiction de fumer dans les aires de jeu – on aurait préféré qu’elle nous annonce LA réforme qui va permettre de ramener la Sécu à l’équilibre - et la ministre de l’Environnement nous inviter à cesser de manger de Nutella – on aimerait mieux la voir travailler sur la réduction des poussières de charbon que nous envoient nos voisins allemands. Tout se passe en fait comme si la communication ne venait pas, comme c’est sa vocation, en appui d’une action politique véritable, mais en substitution de cette action. C’est cela que, je crois, les Français perçoivent, et c’est cela qui les irrite, à juste titre.

Mais la « bonne com » au service d’une vraie action politique, ça existe ?

Ca existe, tenez, je vais vous raconter un cas remarquable, ça se passe au Chili il y a une trentaine d’années, José Pinera est alors ministre du Travail et il lance une réforme radicale qui permettra de sauver un système de pensions menacé de faillite en introduisant une option de retraite par capitalisation. Et bien durant des mois, une fois par semaine, Pinera va venir à la télé pendant 5 mns – il prend d’ailleurs avec lui un sablier pour montrer qu’il ne dépassera pas son temps de parole – et, très simplement, il explique en montrant un entonnoir pourquoi le système est bloqué, avec un livret de caisse d’épargne à quoi ressembleront les comptes retraite individuels, avec une boite de 12 œufs dont il en casse un ou deux en direct pourquoi et comment la diversification des placements garantit un bon rendement même si un investissement s’avère malheureux, etc. Le résultat, c’est que, sans aucune obligation, l’immense majorité des Chiliens comprendront, seront convaincus et adhèreront, sauvant ET leur pécule, ET les finances publiques du pays, excusez du peu. Voyez que, malgré les apparences, avec la boite de 12 œufs de José Pinera, on est loin de nos bacs à sable et de notre pot de Nutella…

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