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Les transformations du travail

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À retrouver dans l'émission

On parle sans cesse du chômage, et à juste titre, on parle aussi beaucoup ces jours-ci du CODE du travail, mais on parle en réalité assez peu du travail lui-même, travail qui connaît pourtant aujourd’hui des bouleversements assez considérables.

Au fond, on le sait, le travail est à la fois une aliénation, et une libération. Le travail-aliénation est parfaitement décrit dans la Bible ou, si vous préférez, dans Hésiode, l’homme est en tout cas condamné à travailler pour assurer sa subsistance en rédemption ou en punition d’une faute – on sait ce que le mot « travail » doit au « tripalium », cet instrument de contention et de supplice - pardon pour cette cuistrerie étymologique en passant ! Mais le travail est aussi le moyen de s’accomplir, de s’épanouir, donc de se libérer de la contingence et de se faire, par ses actions et par ses interactions, plus grand que l’on serait si l’on était seul et oisif. Et bien, ce sont ces deux dimensions, l’aliénation et la libération, qui sont directement impactées par de nouvelles pratiques au travail.

 Et quelles sont ces nouveautés ?

 Il y a d’abord tout un pan du travail qui est directement impacté par le numérique. En un sens, ce n’est pas complètement neuf, la seule « informatisation », comme on disait alors, qui a été la marque du dernier quart du XXeme siècle, avait déjà beaucoup secoué le monde du travail pour le meilleur et pour le pire. En détruisant des tâches répétitives et rébarbatives dans les bureaux exactement comme la machine avait détruit l’essentiel du travail de force dans l’industrie cent ans auparavant, l’informatisation rendait le travail moins douloureux, et le numérique s’inscrit exactement dans cette lignée, avec les mêmes avantages – mais aussi les mêmes inconvénients. Bien sûr, il y a d’abord la nécessité de s’adapter au numérique, lequel change la nature du travail et oblige souvent à une montée en gamme avec la maîtrise d'outils nouveaux, mais, au-delà, le numérique peut rendre beaucoup d’emplois vides de sens, en tout cas très creux. Dans les organisations qui n’ont pas supprimé ce type de postes, elles sont assez dominantes dans les grandes entreprises et a fortiori dans l’administration, cela débouche bien souvent, tout simplement, sur l’ennui, qui est une punition encore bien plus sévère que la pénibilité – le spécialiste de la gestion du travail Christian Bourion vient ainsi de consacrer à ce phénomène en plein boom un passionnant ouvrage, « Le bore-out syndrome », explicitement sous-titré « Quand l’ennui au travail rend fou »…

 Mais le numérique donne aussi plus de souplesse en abolissant les distances ?

 C’est très juste, il permet en particulier le fameux télétravail qui, en première analyse, est un formidable progrès – pensez donc, pouvoir gagner sa vie sans même devoir sortir de chez soi et sans gaspiller du temps dans les transports, c’est le rêve, c’est d’ailleurs aussi le rêve pour l’employeur qui fait l’économie des mètres carrés de votre bureau. Le problème, Guillaume, c’est que, par définition, quand on est chez soi, on n’est pas avec les autres au bureau, on est seul. On revient à l’une des caractéristiques fondamentales du travail, travailler, c’est faire quelque chose mais c’est aussi être avec les autres. Télé-travailler, fût-ce avec les meilleurs des outils numériques qui abolissent nominalement la distance, ce n’est pas la même chose, cela vous prive de la vie sociale qui est l’un des bénéfices du travail, du bavardage à la machine à café à la pizza avec les collègues à l’heure du déjeuner. Mais le plus paradoxal, c’est que cette frustration est contagieuse, elle est maintenant partagée par ceux qui continuent à aller au bureau et qui, dans certaines catégories d’entreprise aux Etats-Unis par exemple, sont en train de devenir minoritaires au point de se sentir seuls eux aussi, alors même qu’ils ne télétravaillent pas… Yahoo, qui encourageait beaucoup le télétravail, est d’ailleurs récemment revenu sur sa décision justement au nom de la qualité de vie des salariés, qui aurait pu imaginer un tel renversement…

 Et puis il y a aussi les changements de style dans le management !

Il y a effectivement des nouveautés, ou des modes, comme vous voudrez, la plus radicale est celle qui a été mise en œuvre par la société de ventes de chaussures par internet Zappos il y a presque un an, Zappos, qui est basé à Las Vegas, a viré d’un coup tous ses managers, les salariés sont désormais censés se débrouiller pour s’organiser tout seuls. Alors cela fait sûrement des heureux, mais pas « que », un petit cinquième des salariés a déja démissionné, ils ne savaient pas ce qu’ils devaient faire, ou ils étaient frustrés de ne pas savoir à qui « rapporter », comme on dit, ou encore ils en avaient marre de voir les grandes gueules japper sur les autres sans personne pour les en empêcher - là encore, en voulant faire leur bonheur, on leur a compliqué la vie… Alors je ne suis pas sûr, Guillaume, qu’il y ait une morale commune à toutes les déconvenues que je viens de décrire si ce n’est, peut-être, qu’ il ne faut pas se bercer de l’illusion d’un travail qui garderait tous ses bienfaits dans l’ordre de l’accomplissement personnel et de l’appartenance sociale mais qui serait dépouillé de ses inévitables inconvénients – le travail sera toujours bifrons, à la fois une bénédiction et une malédiction…

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