LE DIRECT

Libéralisme

5 min
À retrouver dans l'émission

C’est une déclaration d’Emmanuel Macron qui a retenu votre attention cette semaine
Une déclaration qui est assez spectaculaire, c’était avant-hier, dimanche, et le ministre de l’économie a affirmé devant une salle bondée réunie par le journal Le Monde que, je cite, « Le libéralisme est une valeur de gauche » (fin de citation) - ce qui, au passage, ne l’a pas empêché de se faire applaudir chaleureusement à la fin de l’exercice. Vous me direz, Guillaume, qu’il n’y a rien de bien surprenant à ce qu’Emmanuel Macron assume le libéralisme comme une dimension de ses convictions, c’est précisément ce dont on lui fait souvent grief à gauche. En revanche, il est très original de le décrire, ce libéralisme, comme étant « de gauche ». Aujourd’hui, sur notre échiquier politique, personne ne se réclame plus du libéralisme et, à gauche, la quasi-totalité des élus vomit le libéralisme avec ostentation – c’est dire combien la posture de Macron est singulière…

Elle est singulière, mais que peut-on en dire sur le fond ?

Et bien il me semble que Macron a historiquement et intellectuellement raison, et c’est ce qui rend son audace très intéressante à mes yeux. Il y a en fait comme une maladie française dans cette détestation du libéralisme par la gauche, phénomène qu’on ne retrouve dans aucun autre grand pays développé, et c’est une maladie assez incompréhensible. Ne serait-ce que d’un point de vue étymologique, il y a d’ailleurs quelque chose de cocasse, voire d’inconséquent, à ce que des militants des libertés rejettent le « libéralisme ».

Tout cela n’est-il pas le fruit de l’Histoire ?

En un sens, oui, sans doute l’influence marxiste qui a été plus forte en France au XXème siècle que presque partout ailleurs explique-t-elle cette curiosité au fond assez récente - mais, il s’agit d’un immense malentendu. Chez nous, le libéralisme est regardé comme une doctrine économique, d’apparition récente et dont les prêtres seraient tous d’affreux anglo-saxons - ce qui est une triple erreur. D’abord, et sans remonter à Erasme ou Calvin, les vrais pères du libéralisme sont des penseurs politiques, pas des économistes, on a bien sûr ici en tête Locke, Jefferson, Tocqueville ou encore Benjamin Constant. Certes, le libéralisme a bien un volet économique, mais il n’est pas né à l’école de Chicago avec Milton Friedman, ni à Londres avec Friedrich von Hayek : non, le libéralisme économique est pour une petite moitié d’origine anglo-écossaise avec Adam Smith et Ricardo, ça, tout le monde le sait, mais aussi pour une grosse moitié « made in France », si je puis dire - et l’on sait bien, justement, aux Etats-Unis et au Royaume Uni ce que la science économique et l’analyse libérale doivent à Turgot, à Jean-Baptiste Say et à Bastiat, trois très grands penseurs français, trois libéraux. Surtout, historiquement et comme son nom l’indique, le libéralisme a souvent incarné la pensée, voire l’action de ceux qui résistaient à la tyrannie, en tout cas qui faisaient avancer, pardon pour l’expression, la cause du peuple…

Par exemple ?

Par exemple, Turgot, qui était contrôleur général des finances de Louis XVI, a établi la liberté de commerce du blé pour empêcher des spéculateurs et des oligopolistes protégés par des privilèges de s’enrichir au prix de sévères famines. Tout en affirmant la supériorité d’un ordre économique fondé sur la libre concurrence, il affirmait sa foi en la liberté et en l’égalité des individus – il se prononça d’ailleurs aussi contre l’esclavage et la colonisation, pour la liberté de conscience et pour l’égalité des sexes, excusez du peu ! Mais l’exemple le plus probant de l’engagement social des libéraux, on le trouve au XIXème siècle sur la question ouvrière. Dès 1803, Jean-Baptiste Say met au jour le déséquilibre dans le rapport de force entre un ouvrier pressé par la nécessité et qui doit nourrir sa famille, et un employeur pour qui embaucher X ou Y ne change pas grand chose… Un autre libéral, Gustave de Molinari, ajoutera à cette analyse la question dite aujourd’hui de l’ « asymétrie d’information » déplorant – je cite – que « l’ouvrier immobilisé dans un marché étroit (soit) obligé d’accepter les conditions qui lui sont proposées, aussi dures qu’elles puissent être » (fin de citation) C’est un troisième libéral, Frédéric Bastiat qui, à l’Assemblée (où il siégeait à gauche), défend sur cette base le droit pour les ouvriers de s’unir - il y défendra aussi le droit de retrait, qui deviendra le droit de grève, assimilant son interdiction à de l’esclavage. C’est un quatrième libéral, Emile Ollivier, qui obtiendra en 1864 l’ abrogation de la Loi Le Chapelier et la légalisation de la grève – enfin, 20 ans plus tard, un autre libéral, Pierre Waldeck-Rousseau, fera voter la reconnaissance officielle des syndicats. Au total, Guillaume, si l’Histoire est un guide de quelque valeur, s’il est vrai que la droite incarne l’ordre et la conservation, alors, incontestablement, le libéralisme est de gauche !

Faudrait-il donc être libéral si l’on est de gauche ?

Certainement pas, il y a aussi bien sûr toute une histoire et toute une tradition anti-libérale à gauche, et elle est très respectable – simplement, elle n’a pas, si je puis dire, le monopole de la gauche. Et la sortie d’Emmanuel Macron nous invite utilement à revisiter une belle page de notre Histoire, celle d’un libéralisme social qui, au fond, s’est prolongé jusqu’à Pierre Bérégovoy. Elle nous invite, aussi, à sortir du manichéisme – oui, on peut certainement être de gauche et pas libéral, mais on n’a pas le droit de dire qu’on n’est pas libéral simplement parce qu’on est de gauche !

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......