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Mensonges budgétaires

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La France a donc obtenu de Bruxelles un délai supplémentaire pour revenir dans les clous des fameux 3% de déficit...

Michel Sapin, ministre des Finances et des Comptes publics et Emmanuel Macron, ministre de l'Économie, de l'Industrie
Michel Sapin, ministre des Finances et des Comptes publics et Emmanuel Macron, ministre de l'Économie, de l'Industrie Crédits : Charles Platiau - Reuters

Et c’est presque miraculeux ! Tous les éléments semblaient au contraire réunis pour que nous passions cette fois entre les fourches caudines de la Commission européenne qui aurait pu engager à l’encontre de la France une procédure pour sanctions au terme de laquelle nous aurions a coup sur été condamnés. Par deux fois déjà, nous avons manqué à nos engagements de réduction du déficit et demandé un délai supplémentaire, nous bénéficions donc d’une mansuétude remarquable, qui fait d’ailleurs grincer des dents certains commissaires européens. Il faut dire que nous faisons manifestement bien peu d’efforts, c’est ainsi la France qui, par comparaison avec les autres pays de la zone euro, a le moins réduit son déficit depuis 5 ans, voyez que nous sommes très modérément zêlés… Alors attention, les 3% doivent impérativement rester notre objectif, insiste Bruxelles, mais nous avons jusqu’au printemps 2017 pour y revenir alors que nous avions juré que nous y serions dès cette année, pour François Hollande, dont le mandat arrivera justement à échéance au printemps 2017, c’est évidemment un grand soulagement…

Cela dit, la Commission insiste pour que nous continuions à tailler dans la dépense publique cette année…

Absolument, nous avons 3 mois pour présenter ce que l’on appelle pudiquement en langage technocratiques des « mesures correctrices », autrement dit, une réduction supplémentaires du déficit de 0,2 point de PIB, pas question dit la Commission de nous laisser nous en tirer avec un déficit de 4,1% comme cela était prévu, cela signifie qu’il faut trouver environ 4 milliards d’euros de plus soit sous la forme de hausse d’impôts, soit sous la forme de baisses de dépenses. ET c’est là le premier choix que va devoir faire le gouvernement : certes le président, le premier ministre ET le ministre des Finances ont dit et redit qu’il n’y aurait pas d’impôts supplémentaires cette année, mais enfin on sait ce que valent ce type de promesses, on peut toujours jouer avec les mots et augmenter des impôts préexistants – littéralement, il ne s’agirait pas de « nouveaux impôts »… il faut espérer que ce ne sera pas le cas ! Mais il y a une autre tentation qui est, disons-le, celle de la bidouille, nous sommes hélas assez coutumiers du fait. Parmi les recettes possibles, l’Etat peut ainsi vendre un petit bout d’entreprises publiques – hier soir je me suis d’ailleurs fait la remarque, en apprenant que Bercy cédait 4% de Safran pour un milliard d’euros, que le hasard faisait bien les choses… ET puis il y a cette manne céleste, au propre et au figuré, qu’est la vente de licences 4G, François Hollande lui-même a annoncé il y a 6 mois qu’il y aurait une grosse opération dans ce domaine en 2015, on parle de 3,5 milliards d’euros, la tentation sera grande de recourir à ce genre de ficelles plutôt que de faire le douloureux travail de réduire la dépense publique…

Mais, faut-il s’en plaindre ? Après tout, si l’on peut éviter des coupes claires, ce n’est pas plus mal, non ?

Et bien non, justement, et c’est cela qu’il faut bien comprendre. Il y a une différence de nature fondamentale entre une réduction des dépenses de x milliards et une rentrée du même montant obtenue par un artifice du type privatisation ou vente de licence, c’est qu’une réduction de dépenses est pérenne, on en aura le bénéfice tous les ans, tandis que la vente d’un truc ou d’un machin est un fusil à un coup qui n’a d’impact arithmétique sur le déficit QUE l’année où l’on s’en sert ! D’ailleurs, en bonne logique comptable, l’une et l’autre ne reçoivent normalement pas le même traitement et, quand la France essaie de faire passer des vessies pour des lanternes, ce qui, hélas, n’est pas rare, elle se fait taper sur les doigts non-seulement par la Commission européenne, mais aussi par ses propres institutions dédiées au contrôle des comptes publics. La Cour des Comptes a ainsi épinglé l’Etat sur le sujet, et le Haut Conseil des Finances Publiques, chargé de (je cite) « vérifier la cohérence de la trajectoire de retour à l’équilibre des finances publiques avec les engagements européens de la France » (fin de citation), ce Haut Conseil, donc, a insisté dans un avis important sur la différence entre les vraies mesures de réduction du déficit et celles qu’il décrit comme « temporaires et exceptionnelles », sans impact durable sur la situation des finances publiques à moyen – par exemple, justement, les ventes de licence 4G –, les secondes ne pouvant définitivement pas être considérées comme contribuant à la réduction de notre déficit structurel. C’est d’ailleurs loin d’être la première fois que nous jouons avec les chiffres, en 1996, nous n’avions réussi notre qualification à l’euro qu’a la faveur d’un tour de passe-passe sur les retraites de France Telecom et puis, si l’on remonte un peu plus loin, nous avons une longue tradition de budgets et autres comptes annexes qui nous permettait de masquer les déficits. S’il faut appeler un chat un chat, depuis 20 ans, le gouvernement essaie systématiquement de tricher, or il se fait systématiquement rattraper par la brigade, et il installe au passage, et c’est grave, une sorte de culture du mensonge doublement malsaine. D’abord, nous mentons à nos partenaires européens, nous trahissons un engagement que nous avons pris vis-à-vis d’eux, c’est donc la parole de la République, son honneur, qui sont en cause, à mes yeux, ce n’est pas rien. Ensuite, nous mentons au peuple. La sincérité du budget est un ingrédient fondamental de tout système politique moderne - depuis 1215 et la Grande Charte on sait même que le vote de l’impôt est consubstantiel à la souveraineté du Parlement, donc à la démocratie. Alors, bien sûr, peu de Français connaissent le détail des petits arrangements que je viens d’évoquer, mais beaucoup ont le sentiment fondé que tout cela n’est pas clair – et c’est une raison supplémentaire, pour eux, de se tourner vers les partis extrémistes, une raison dont, je crois, nous pourrions utilement faire l’économie…

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