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Ne baissez pas les impôts !

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Votre supplique du jour est surprenante : vous formez le vœu que le Président de la république ne va pas annoncer de baisse d’impôt, c’est inattendu venant de vous… De fait, j’ai souvent déploré sur notre antenne les hausses successives de la pression fiscale infligées au pays - cela pour la raison très simple que les impôts sont, en France, spécialement élevés ce qui, à mon avis, n’est pas complètement sans rapport avec le fait que notre croissance, elle, est spécialement faible… J’imagine que, sur cette base, vous vous disiez très légitimement, Guillaume, que j’allais accueillir avec joie la baisse des impôts dont on nous parle depuis quelques jours et que le Président de la République doit normalement nous révéler lundi prochain - et bien, non, justement, je pense que, dans l’intérêt du pays, François Hollande ferait mieux d’y renoncer.Est-ce cohérent ? Puisque vous parlez « cohérence », essayons d’être logique jusqu’au bout : ce n’est pas parce qu’on a fait une grosse bêtise qu’il n’y a pas une autre grosse bêtise à faire en faisant brutalement le contraire. C’est d’ailleurs là un point que les partisans d’une sortie de l’euro omettent souvent dans leur pseudo-raisonnement : oui, rétrospectivement, on peut se demander si l’on a vraiment bien fait de faire l’euro, il y a en tout cas des arguments contre, cela dit, ça n’a strictement rien à voir avec l’opportunité de rester ou non dans l’eurozone aujourd’hui - il est même très probable que, si nous quittions l’euro, nous essuierions en sortant un nombre d’ennuis considérables qui, loin d’effacer ceux que nous avons eus en y entrant, ne feraient que s’y ajouter… Et bien je crains fort, Guillaume, que notre affaire fiscale soit assez comparable : augmenter les impôts dans les proportions hallucinantes où cela a été fait depuis 3 ou 4 ans, ce fut une faute terrible – mais les diminuer pour corriger le tir serait une seconde faute, en tout cas si on le faisait sur le mode qui se prépare à Bercy, et si on le faisait aujourd’hui !Mais pourquoi différer ? Espagne, Royaume-Uni : beaucoup de pays baissent les impôts ! Alors il ne vous aura sans doute pas échappé, que ces deux pays – mais aussi beaucoup d’autres – peuvent aujourd’hui se permettre de baisser les impôts parce qu’ils ont fait, eux, une très grande partie du travail d’assainissement requis après une crise qui les avait pourtant ravagés bien plus gravement que nous. Ils gardent certes des déficit publics élevés, mais ces déficits se réduisent très vite sous l’effet d’une croissance robuste (en gros, 3% en Espagne comme au Royaume-Uni pendant que nous nous réjouissons, nous, de faire la moitié), avec à la clé des créations d’emplois massives. En fait, partout où l’on baisse AUJOURD’HUI les impôts, on a d’abord, et parfois drastiquement, baissé la dépense publique, ce qui a permis de dégager des marges de manœuvre budgétaire. Chez nous, la dépense publique a continué de galoper sans interruption, si bien que baisser les impôts, ce serait aggraver encore le déficit, cela sans aucun bénéfice… Si les impôts baissaient, ce serait bon pour le pouvoir d’achat, donc la consommation, non ? Ca c’est vrai dans certains pays à certains moments. Mais, aujourd’hui, en France, le pouvoir d’achat des ménages est l’une des rares choses qui aillent bien - depuis quinze ans, il augmente chaque année, et ce sera encore plus vrai cette année avec la baisse du prix de l’essence. Quant à la demande des ménages en général, elle aussi, elle va bien, ce qui ne va pas, c’est l’investissement des entreprises, et c’est la migration à l’étranger des talents et des épargnants les plus taxés – n’oublions pas que 10% des ménages acquittent à eux seuls environ les trois quarts de l’impôt sur le revenu. Si bien que s’il fallait vraiment baisser les impôts, et bien il faudrait réduire ceux de ces ménages la, les plus aisés, en particulier les entrepreneurs… ce qui serait d’ailleurs logique puisque ce sont eux qui ont explosé en 2012 – je vous rappelle que le gouvernement se vantait d’ailleurs lui-même en 2012 de ne frapper QUE les 10% des ménages les plus « aisés ». Or, c’est exactement le contraire que vont faire Manuel Valls et Michel Sapin puisqu’ils insistent tous les jours sur le fait que la baisse d’impôt portera sur les « ménages les plus modestes » - autrement dit, ce ne sont pas du tout ceux qui ont subi les hausses d’impôt qui bénéficieront des baisses.Avec à l’arrivée plus de justice fiscale et moins d’inégalités, tout de même ? Je ne vais pas me donner le ridicule de parler inégalités devant Joseph Stiglitz, prince intergalactique du sujet. Simplement, je voudrais rappeler que, s’agissant de corriger les inégalités, la France n’est vraiment, vraiment pas en retard. Un seul chiffre, que j’ai d’ailleurs déjà cité et que j’emprunte à un économiste alter peu suspect d’amour excessif du capitalisme : avant impôt et allocation, les 20% les plus pauvre gagnent, en France, 8 fois moins en moyenne que les 20% les plus riches. Oui, mais, après redistribution, ce ratio tombe à 3, ce qui est tout de même extrêmement différent. Que dans le pays qui réalise cette performance là et qui, par ailleurs, est champion du monde de la dépense publique, on continue à se demander ce que l’on pourrait faire pour redistribuer plus par l’impôt, au lieu de se demander comment on pourrait avoir plus de croissance, cela devient franchement risible…

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