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Un seul mot d'ordre : le retrait du projet de loi El Khomri

Pain et emploi, même combat

7 min
À retrouver dans l'émission

La loi El Khomri a été votée en première lecture grâce à l’article 49–3, puis qu’elle a été discutée et fortement amendée au Sénat, elle reviendra enfin au Palais Bourbon le mois prochain, normalement pour un vote définitif même si, pendant les travaux, les grèves et les manifestations continuent.

Un seul mot d'ordre : le retrait du projet de loi El Khomri
Un seul mot d'ordre : le retrait du projet de loi El Khomri Crédits : Gabriel Massenot - Radio France

Certes, il n’en reste aujourd’hui plus grand-chose, mais ce texte a frappé les esprits parce qu’il prétend réformer le marché du travail avec un objectif qui semble louable, permettre la réduction du chômage, mais avec des moyens qui heurtent beaucoup d’esprits puisqu’il s’agit, entre autres, de rendre plus aisée la rupture du contrat de travail, ce qui peut sembler en contradiction avec l’objectif même de réduction du chômage. Comment ? entend–on souvent, vous voulez moins de chômeurs, et vous commencez par faciliter les licenciements ? Mais c’est se moquer du monde !

 Et cette observation est assez logique...

En apparence oui, et c’est pour cela qu’il est utile, je crois, de creuser un peu le sujet ensemble ce matin. Intuitivement, bien sûr, plus de facilités pour licencier aboutit à plus de licenciements, donc à plus de chômage. Mais la vérité économique est en réalité exactement à l’opposé, l’OCDE va même jusqu’à recommander à la France, si elle veut régler son problème de chômage de masse, de (je cite) « simplifier et raccourcir les procédures de licenciement, en particulier pour les CDI » Par quel miracle de telles mesures permettraient–elle paradoxalement la résorption du chômage, et bien c’est en fait assez facile à comprendre. Pour faire baisser le chômage, il faut des embauches. Pour qu’il y ait des embauches, il faut que les employeurs putatifs acceptent de prendre le risque d’offrir un emploi – je dis « le risque » parce que, concrètement, pour un patron, l’embauche n’est pas un objectif en soi, elle est simplement le moyen de vendre plus et de développer ses affaires et son profit, ce qui ne sera possible que si 1. Le nouvel employé donne satisfaction et que 2. L’entreprise trouve des clients pour sa production supplémentaire. Pour que l’employeur se lance, il faut que ce risque soit raisonnable, autrement dit que, si les choses tournent mal, salarié inadapté à ses besoins ou perte d’un marché important par exemple, il puisse facilement réduire ses effectifs. Dès lors, tout ce qui consiste à protéger les salariés en place joue contre le désir d’embauche, et tout ce qui facilite la rupture du contrat de travail joue, symétriquement, dans le sens positif parce que le risque qui s’attache à un recrutement s’en trouve réduit, cqfd.

 Mais on ne peut tout de même pas ériger le salarié–kleenex en idéal social ?

Evidemment pas, c’est pourquoi il faut trouver le bon niveau de protection qui garantisse au salarié une visibilité suffisante, mais qui ne donne pas à l’employeur le sentiment d’un engagement impossible à rompre. Le problème est que, si l’on compare avec les autres grands pays, le niveau de protection qui s’applique actuellement aux salariés français est extrêmement élevé, si bien que les effets dissuasifs en sont très puissants, surtout si l’on y inclut la très grande incertitude sur le coût d’un éventuel licenciement compte tenu de la forte judiciarisation du sujet dans notre pays, et cela explique sans aucun doute une partie substantielle de notre surcroît de chômage par rapport à nos principaux voisins. D’ailleurs, si vous regardez le niveau de protection des salariés qui prévaut dans les pays où le chômage est faible, de la Suisse aux Etats–Unis en passant par l’Irlande ou le Canada, vous verrez qu’il est presque partout très inférieur – la conclusion à en tirer n’étant pas du tout qu’il faudrait s’aligner sur ces pays–là, mais qu’il faut tendre vers une sorte de normalité qui se trouve quelque part entre leurs pratiques ultra–souples à eux, et notre hyper–protection à nous, pour conjurer la frilosité de nos entreprises.

Mais tout ça, c’est un peu de la théorie, y a–t–il des indices que les employeurs, en France, suivraient ce schéma ?

Je serais tenté de vous dire qu’il y a peu de pays où on peut le pronostiquer à coup plus sûr qu’en France_ La particularité technique de notre marché du travail, c’est en effet l’écrasante domination du CDD comme premier contrat, premier contrat pour les demandeurs d’emploi, et premier contrat proposé aux jeunes recrues par l’employeur. Pourquoi ? Là encore, c’est très simple, bien qu’il coûte nettement plus cher, le CDD est regardé par les employeurs comme une sorte de garantie, je prends quelqu’un pour six mois ou un an, si ça tourne mal, dès lors qu’il y a une échéance fixée, on se séparera sans heurts et sans contentieux juridique chronophage et au résultat aléatoire. C’est parce que notre CDI est surprotecteur qu’on fait tout, en France, pour l’éviter, ce qui prouve l’énorme potentiel que recèle notre marché du travail dès lors qu’on se déciderait à le débloquer.

 Mais cela reste un pari ?

C’est vrai, et je ne vous cache pas que, fatalement, un assouplissement drastique des règles qui encadrent le droit du travail, aussi bénéfique qu’il soit sur le long terme, aurait aussi, à court terme, un effet négatif, il ne fait pas de doute que certains salariés en place perdraient leur emploi avec leurs protections. Mais la responsabilité du décideur public est précisément de prendre ce pari, parce qu’il est gagnant partout ailleurs dans le monde, et parce que les quelques pertes liées à une courte période d’ajustement seraient infiniment moins lourdes que les énormes gains que nous retirerions d’une déréglementation qui fait peur à tort. La France a d’ailleurs déjà connu une situation un peu comparable, étant confrontée à un choix qui demandait le même courage. C’était il y a presque 40 ans quand il a été mis un terme, d’abord de 1978 à 1981 puis, définitivement, en 1986, à l’encadrement du prix du pain, qui était un tabou national et qui durait depuis plus de 100 ans. Partout, les Cassandre hurlaient que les boulangers allaient se lâcher et que la baguette allait voir son prix s’envoler, et pourtant, ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Oui, durant quelques mois, le pain a vu son prix augmenter un peu, mais, très vite, sous l’effet de la concurrence, tout est rentré dans l’ordre, la baguette a même ensuite connu une évolution plus sage qu’auparavant – et on se demande aujourd’hui comment et pourquoi les Français ont si longtemps vécu avec un prix du pain fixé à Matignon, ce qui est tout de même assez ridicule. Et bien il est extrêmement probable que le marché du travail, s’il était partiellement déréglementé, donnerait lieu au même phénomène avec, au départ, quelques effets désagréables mais, très vite, de puissants effets bienfaisants – généralisation du CDI, hausse des embauches –, qui l’emporteraient largement. Ne pas prendre ce pari, c’est nier les enseignements de la science économique, c’est aussi tourner le dos à l’observation élémentaire, c’est, surtout, succomber à une peur irrationnelle, cela au prix d’un sous–emploi chronique qui épuise le pays dans tous les sens du terme.

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