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Pourquoi la loi travail ?

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A force de charcutages et de déshabillage, on ne sait plus très bien ce qu’il restera in fine de ce texte, si ce n’est une fâcheuse impression brouillonne et, bien sûr, l’extrême bizarrerie du timing choisi par le gouvernement pour mettre ce sujet sur la table.

Proposer une réforme qui risque de spécialement fâcher son électorat à peine plus d’un an avant l’élection présidentielle, c’est tout de même assez singulier. A partir de là, une question se pose : fallait-il la lancer, cette réforme, mais à un autre moment, ou bien alors fallait-il ne pas du tout s’avancer sur ce terrain – là aurait été la préférence des nombreuses organisations qui, aujourd’hui encore et malgré les amendements annoncés hier par Manuel Valls, demandent le retrait pur et simple du texte. Il me semble personnellement que l’abstention est indéfendable et qu’il faut effectivement, réformer le cadre du contrat de travail en France – ou plutôt, qu’il aurait fallu le faire au début du quinquennat

 La volée de bois vert qu’a reçue le gouvernement ne vous ébranle donc pas…

Justement pas, elle me semble même paradoxalement être la meilleure preuve que l’action est une absolue nécessité, et que François Hollande l’a finalement compris. Comme on le voit c’est le genre de réforme à propos de laquelle, des indignations des syndicats aux protestations des étudiants dans la rue, il n’y a que des coups à prendre. Aucun gouvernement ne se hasarderait donc à la lancer s’il pensait qu’il pouvait se permettre de s’en passer. Le problème, et il semble que l’exécutif s’en doit finalement avisé, c’est que, sans ce type de réforme, il n’y a aucune chance de relancer l’emploi. Entendons nous bien : je ne suis pas en train de vous dire que réformer le marché du travail est une condition suffisante pour résoudre le problème de chômage dans lequel nous nous débattons depuis près de trois décennies, mais de l’OCDE à l’Union européenne en passant par la très grande majorité des économistes, les experts martèlent inlassablement que c’est une condition absolument nécessaire. Vous vous souvenez que François Mitterrand disait déjà il y a plus de 20 ans : « Contre le chômage, on a tout essayé », en fait, oui on a tout essayé, sauf justement ça.

Mais pourquoi cette question de contrat de travail est-elle si cruciale ?

D’abord, force est de constater que, dans tous les pays où l’emploi est aujourd’hui dynamique, qu’ils soient, selon la vieille dichotomie, rhénans, comme la Suisse, ou l’Allemagne, ou Anglo-Saxons, qu’ils soient au Nord, comme la Suède ou l’Irlande, ou au Sud, comme l’Espagne ou l’Italie, partout en Europe, ces réformes ont été faites. Reste à comprendre pourquoi, me direz-vous, elles sont si importantes et, donc, si payantes. Et bien cela s’explique tout simplement par cette contrariante réalité du terrain qu’est l’imprévisibilité de l’avenir des commandes, imprévisibilité qui est le lot quotidien des entreprises. Comme dans tous les actes de la vie, avant de recruter, on met en regard les avantages, et les inconvénients. Or, parmi les inconvénients qui retiennent le plus les patrons d’embaucher, il y a la difficulté à revenir en arrière si cela s’avère nécessaire, et cette difficulté est considérable en France compte tenu des protections qui s’attachent au CDI à raison du code du travail et des conventions collectives, mais aussi des risques juridiques que court l’employeur en cas de licenciement. C’est un fait, rompre un contrat à durée indéterminée est difficile, très consommateur de temps et d’énergie, et aussi d’honoraires d’avocats si l’on veut vraiment respecter la règle –cerise sur le gâteau, même si l’on s’entoure de toutes les précautions, on peut se retrouver dans une procédure qui, des Prud’hommes à la Cour de Cassation, n’en finit pas. Certes, les cas extrêmes, comme celui de ces entreprises condamnées à réintégrer des salariés au bout de cinq ans, ne sont pas si fréquents que ça, mais ils tétanisent les employeurs. Or, même s’il s’exagère indûment le risque, un employeur qui a peur ne recrute pas – la loi El Khomri vise donc à juste titre - visait devrais-je dire - à rassurer ceux là seuls qui peuvent faire baisser le chômage, les chefs d’entreprise, cela n’a rien d’insensé !

 Si ce n’est qu’en rassurant les employeurs… on inquiète les salariés et qu’on les invite à la manif !

Philippe : S’agissant des manifestations, je ne crois pas qu’elles constituent un argument très fort : il est normal que les syndicats s’opposent, c’est leur rôle, et partout où ce type de réformes ont été introduites, au départ, elles ont été contestées, parfois dans de puissants mouvements populaires - mais un pouvoir politique régulièrement élu, qui se sent légitime et qui est sûr de son exposé des motifs n’a aucune raison de céder à la rue. Quant à l’inquiétude des salariés eux-mêmes, elle est compréhensible, d’une part parce que l’idée qu’une protection moins absolue est dans leur intérêt est franchement contre-intuitive, d’autre part parce que les principaux bénéficiaires de la réforme ne sont pas les salariés en place, mais les chômeurs qui, eux, ne sont pas organisés et qui ne manifestent pas. Surtout, Guillaume, la peur des salariés est à peu près aussi mal fondée que celle des employeurs, dont j’ai dit moi-même il y a un instant qu’elle était partiellement exagérée. Car ce n’est pas parce qu’il pourra théoriquement licencier plus facilement et avec moins d’incertitudes juridiques qu’un employeur licenciera effectivement plus ses salariés : à l’évidence, et heureusement, dans l’immense majorité des cas, le contrat de travail lie un employeur désireux d’employer à un travailleur désireux de travailler, et il n’y a aucune raison que cela s’arrête simplement parce que la loi changerait. Toute la question est donc de savoir qui il faut rassurer de l’employeur ou du salarié – si l’objectif est la réduction du chômage, alors c’est à l’employeur qu’il faut aujourd’hui donner des gages, c’est cela que la loi El Khomri visait à faire, il faut bien être conscient qu’en l’abandonnant, on abandonne, aussi, l’objectif de réduire le chômage.

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