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Quand le marché a de bonnes raisons d’avoir tort

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Vous connaissez cette expression, c’est une sorte de vulgate parmi les économistes, en tout cas nombre d’entre eux, et aussi – vous vous en doutez - chez les financiers. Bien sûr, beaucoup contestent cette assertion, même si, sur le long terme, cela n’est pas facile, et c’est ce qui avait amené Jean-Marie Messier, je crois, a forger cette formule que je crois très juste : « Le marché a toujours raison, mais il n’a pas raison tous les jours ! ». Autrement dit, même si, sur la longue période, le marché est une boussole très fiable, il y a des périodes durant lesquelles, il « dit » (entre guillemets) quelque chose qui peut ne plus être vrai, ou qui ne l’est pas encore – il y a même des cas où il semble « dire » n’importe quoi, et c’est précisément une hypothèse qu’il n’est pas absurde de formuler aujourd’hui : certains marchés semblent, si je puis dire, ne pas marcher…

De quels marchés s'agit-il ?

Il y en a au moins deux qui semblent à ce jour un peu zinzins… Le premier, c’est le marché des actions qui ne cesse de grimper. En 6 ans, fût-ce au fil d’une progression parfois un peu chaotique en raison de la crise de l’euro, le CAC 40 a ainsi presque doublé et, depuis trois mois, il grimpe presque tous les jours. Et ce n’est rien face à Wall Street, l’indice Dow Jones, lui, est 150% au dessus de son niveau du printemps 2009, la bourse américaine bat record sur record – on peut d’ailleurs dire la même chose des start-up de la Silicon Valley dont les valorisations atteignent des sommets. Or, de si longues périodes de hausse sont rares et elles finissent souvent mal. Le patron de Slack, une start-up en plein boom, vient d’ailleurs d’annoncer qu’il levait 160 millions de dollars alors qu’il n’a absolument pas besoin de cash, et quand on lui demande pourquoi, il répond (je cite) : « Imaginez que vous ayez de l’or, et que le cours de l’or atteigne des sommets absurdes, alors ce ne serait pas une mauvaise idée que d’en vendre un peu au cas où tout ça ne dure pas » (fin de citation). Manifestement, certains pensent donc que le krach n’est pas loin…

Et que faut-il en penser ?

C’est vrai, la hausse de la Bourse peut sembler déraisonnable et vouée à se terminer en Bérézina mais, aussi curieux que cela puisse paraître, nous sommes protégés de l’explosion de cette bulle là, celle des actions, par une autre bulle peut-être encore plus spectaculaire, qui est celle des obligations, autrement dit, des emprunts, à commencer par les emprunts d’Etat. Souvenez-vous, c’était il y a trois ans seulement, l’euro menaçait d’imploser, les Etats les plus faibles de la zone euro n’inspiraient plus que défiance et Italie ou Espagne devaient payer 7, 8 voire 10% de taux d’intérêt pour trouver des bailleurs de fonds. Et bien aujourd’hui, l’Italie, qui est pourtant loin de s’être remise à flot, emprunte sur 10 ans au taux ridiculement bas de 1,35%, 5 fois moins qu’en 2011. Pour la France, dont on sait pourtant que les Finances publiques font eau de toute part, c’est 0,40% seulement sur la même échéance, la rémunération des emprunts allemands à 10 ans est même tombée à 0,07% il y a quelques jours et sur les échéances plus courtes, le taux d’intérêt est carrément négatif, ce qui est incroyable – les investisseurs viennent acheter de la dette allemande alors même qu’ils savent qu’ils récupèreront in fine moins que leur mise. Dans certains pays, comme le Danemark, on en est au point où les emprunteurs comme vous et moi peuvent eux aussi obtenir de leur banque un crédit à taux négatif, autrement dit, ils rembourseront moins qu’ils ont emprunté, on marche sur la tête…

Est-ce cela que l'on appelle la bulle des emprunts ?

Le prix de l’argent est manifestement déréglé, il est outrageusement bas. Et c’est cela qui permet à la bourse de caracoler : des obligations qui portent un intérêt minuscule, voire négatif, ne sont pas très engageantes pour les investisseurs qui se reportent sur les actions, d’où la hausse des cours, et puis des taux bas favorisent l’activité économique, ce qui donne envie de posséder des actions, c'est-à-dire un droit sur les bénéfices futurs des entreprises - au total, il est assez normal que les actions grimpent.

Mais est-ce que cela peut durer ?

En temps normal, je vous dirais non. Tout excès de ce type est normalement annonciateur de violentes corrections. Mais nous vivons des temps anormaux car les marchés sont en fait complètement manipulés par les banques centrales. Pour sortir la planète de la crise, la Fed américaine, puis la BCE se sont lancées dans des opérations de soutien à l’économie qui passent par des rachats massifs de dette publique, elle tirent artificiellement les taux vers le bas, et elles vont continuer tant que nos économies ne seront pas consolidées, tant qu’il y subsistera, côté européen, un risque de défaut d’un grand pays. Bien sûr, cela fait courir à tout le dispositif un risque de krach le jour où l’on coupera les amphétamines, mais les banquiers centraux font l’analyse que, un krach, on s’en remet, alors que la faillite de l’Italie, de l’Espagne ou même de la France, ce serait catastrophique. La BCE fait donc tout, absolument tout pour l’éviter, elles veut que tous, ménages et entreprises, nous nous disions, en voyant à quel point l’argent ne vaut rien, que c’est le moment ou jamais d’emprunter, d’investir, de consommer.

A l’arrivée, pour répondre à la question que nous nous étions posée il y a quelques minutes, les marchés n’ont sûrement pas raison, sur le long terme, de valoriser les actions au prix où ils le font aujourd’hui, ni de donner aux emprunts un taux d’intérêt négatif, mais compte tenu du biais énorme qu’introduisent dans le système les autorités monétaires, il serait aussi injuste de leur en faire grief que de reprocher à une boussole de ne pas indiquer le Nord… alors qu’on attire délibérément son aiguille vers le Sud avec un un énorme aimant.

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