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De l'ennui à une nouvelle politique

5 min
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Il vous est arrivé cet été quelque chose d’inattendu…

Je vais vous le raconter comme je l'ai vécu. Au retour de vacances, en partie passées avec des amis à deviser à l'ombre d'un platane, avec en fond sonore des jeux d'enfants et le bruissement des insectes, nous avons fait un constat commun et stupéfiant : nous n'avions pas parlé de politique. Quand je dis que nous n'avions pas parlé de politique, je ne dis pas que nous n'avions parlé des choses du monde (de la Grèce, des migrants), je dis que nous n'avions pas parlé – pendant toutes ces heures – ni de partis politiques ni de stratégie politicienne. Nous n'avions pas – ou presque – prononcé les noms de François Hollande, Manuel Valls, Nicolas Sarkozy ou même Marine Le Pen, et encore moins utilisé les noms d'aucun parti politique. Comment cela est-il possible ? Me suis-je dit. Nous qui avons tant aimé cela ? Comment des gens qui ont suivi cela d'aussi près, parfois à l'intérieur même d'un parti, ont-ils pu arriver à un tel désintérêt, alors même qu'Europe-Ecologie-Les Verts se décompose, que le Front National nous fait du Shakespeare bas de gamme, que se profilent des élections régionales et que la campagne présidentielle est déjà lancée en droite, comment se fait-il que nous n'en disions pas un mot des vacances ?

Peut-être que vous vieillissez, que vous ne vous intéressez plus qu'à vous-mêmes ?

C'est ce que je me suis dit dans un premier temps (et je vous rassure sur le fait, cher Guillaume, que nous vieillissons tous à la même vitesse). Mais deux choses m'ont fait repousser cette hypothèse. D'abord, j'ai l'impression que ce phénomène, qui a commencé depuis longtemps dans la société française, a atteint jusqu'à certains journalistes politiques. La semaine dernière, on me raconte qu’un jeune journaliste politique d'un grand hebdomadaire, qui jusqu'ici jouissait de mettre fin à ses vacances chaque année pour aller suivre l'université d'été du Parti Socialiste à La Rochelle et qui, pour la première fois, est reparti avant la fin, accablé par l'ennui. Quand je raconte cela à un autre journaliste politique, passionné plus que de raison par la vie des partis, il me dit que non seulement il s'est lui aussi terriblement ennuyé à La Rochelle, mais que les socialistes eux-mêmes avaient l'air de s'ennuyer, au point qu'il n'y avait presque plus de réunion de courants et que les militants préféraient aller danser en boite de nuit plutôt que de réfléchir à l'avenir du parti. Je fus presque heureux – et effrayé en même temps – de voir vérifié ce que j'avais senti à la lecture superficielle des compte-rendu de ces universités d'été dans la presse : à savoir qu'elles n'avaient pas eu grand intérêt , et qu'il était presque paradoxal que la seule image qu'il en reste soit la chemise trempée de sueur de Manuel Vals après son discours : comme s'il avait concentré en lui seul, comme l'univers avant le Big Bang, toute l'énergie d'une salle qui pouvait de ce fait pioncer tranquillement et se contenter de lever le nez et applaudir mécaniquement aux endroits où il fallait.

D'accord, mais la vie politique connaît de hauts et de bas, depuis toujours, ça ne suffit pas à expliquer le désintérêt dont vous nous parler...

Vous avez parfaitement raison. Et j'en viens à ma deuxième raison. Je crois que mon intérêt politique s'est déplacé – et je ne pense pas être le seul dans ce cas. Regardez. Quels sont les deux grands politiques qui nous animent vraiment depuis – disons – 3 mois ? Quels sont-ils ? La Grèce et les migrants ! La Grèce (et son corollaire la politique économique de l'Europe) ! Les migrants (et leur corollaire l'Europe politique et sécuritaire). Ces questions sont passionnantes, nous passionnantes, nous animent. Et elles ont en commun de se jouer à une échelle qui est tout autre que les histoires de courant de Parti socialiste ou de réunion de Sarkozy, Fillon et Juppé sur une photo à la Baule. Tout à coup, c’est comme si le récit politique avait changé non seulement d’échelle, mais de personnages. Au fond de quel esprit a-ton envie de plonger ? Celui d'Alexis Tsipras. Celui d'Angela Merkel et de Thomas De Mazière, son ministre de l’Intérieur. Celui de Victor Orban. Et je me demande si -- par accident, sans même nous en apercevoir – nous ne sommes pas en train de vivre l'européanisation de la vie politique, un déplacement de la geste politique à l'échelle du continent, et que pour l'instant nous ne remarquons que sa conséquence un peu triste : notre vie politique française perd un peu de son sens. Franchement, ça vous intéresse l'avis de Jean-Christophe Cambadélis sur les migrants ou celui de Nadine Morano sur la Grèce ? Franchement, vous lui donnez un poids à cette parole ? Elle porte en elle la dose minimum d'effectivité probable exigée par une parole politique pour être crédible ? Ben non.

Et on peut supposer que ce n'est pas près de s'arrêter. Regardons les autres sujets dont on est certain qu'ils vont être au centre de nos préoccupations dans les mois qui viennent : la guerre en Syrie sans doute encore et toujours, et la COP21, donc les questions écologiques. Franchement, est-ce que c'est Jean-Vincent Placé dont vous avez d'entendre l'avis pendant la COP21 ?

C'est bien joli, mais il y a quand même des questions françaises et il y a surtout des élections dans un avenir très proche....

Bien sûr, il est évident que les questions nationales vont revenir, et donc la petite vie des partis. Mais là entre en jeu un autre phénomène qui est à l'oeuvre dans la vie politique – et là j'en reviens à mes marottes – c'est le décalage croissant entre une vie politique qui, dans les références, les processus de décision et la prise de parole, en est resté à De Gaulle (ou à Mitterrand pour les plus avancées) et une société qui, elle, est travaillée par des pratiques et des attentes qui sont tout autre (sous le coup notamment d'Internet et de ce qu'il rend possible du point de vue politique). Et il est frappant de remarquer à quel point, en face de droites européennes qui sont de plus en plus nationalistes, les partis de gauche qui ont su s'imposer en Europe ont souvent montré qu'ils avaient compris quelque chose à ce changement. Que l'on pense à Podemos et à son organisation en plateforme et très numérisé, qui a fait émerger d’autres personnes et d’autres discours. Ou même, à une échelle plus restreinte, à l'élection de Jérémy Corbyn à la tête du Parti Travailliste anglais le week-end dernier. Corbyn qui par bien des aspects, est proche d'une gauche assez archaïque mais qui a su draîner avec lui de jeunes travailliste voyant en lui le ferment d'un renouvellement du fonctionnement même de la démocratie, sur le modèle, par exemple des communs, une idée à l’œuvre dans et porté par le numérique. Ce n'est pas un hasard si, dès le surlendemain de son élection, Corbyn a expliqué que les questions qu'il poserait au premier Ministre Cameron ne seraient pas les siennes, mais celles d'Internautes les ayant déposées sur un site. On peut y avoir une anecdote. Ou un symbole. En tout cas, ça prouve qu'on peut être un vieux tiers mondiste et comprendre que quelque chose de profond est à l’œuvre. Eh ben voilà, pour revenir à notre sujet initial, moi, ce qui m'excite en politique, ce sont des choses comme ça.

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