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De la difficulté d'être journalistes

5 min
À retrouver dans l'émission

Vous voulez nous parler de l’étrangeté qu’il y a, dans ces moments-là, à être journaliste….

Je suis bien conscient qu’au-delà de ceux qui souffrent dans leur chair ou dans celle de leurs proches, c’est particulier pour bien des métiers : les policiers, les politiques, les pompiers, les profs, les gens qui tiennent des cafés ou des salles du spectacle, les vigiles etc.. Néanmoins, nous autres journalistes sommes dans une situation étrange où à la fois nous vivons les événements – et certains en ont été directement ou indirectement victimes vendredi, comme tant d'autres personnes – mais nous devons aussi en parler, en dire quelque chose ou en faire dire quelque chose. Ca, c'est déjà compliqué dans le cas d'événements comme ceux de vendredi qui nous submergent. Mais la complication redouble car dire quelque chose de ces événements nécessite de répondre à une injonction contradictoire. D'un côté est exigé de vous une immersion de tous les instants dans l'événement. Or, à l'heure des chaînes d'information en continue, des sites mettant à jour constamment leurs informations et des réseaux sociaux qui relaient et donnent des informations à tout instant – mais dont le statut est incertain -- cette immersion est profonde, sans pause, et elle n'exige même plus d'être sur le terrain. Et de l'autre côté est nécessaire de mettre immédiatement une distance avec ce qui se passe. De prendre de la hauteur, comme on dit, de hiérarchiser, de faire des choix. Si je formule ça de manière plus concrète, qu'est-ce que ça signifie ? Ca signifie que vous êtes vendredi soir devant votre ordinateur, passant des sites d'information aux réseaux sociaux, la télé allumée sur les chaînes d'information, au téléphone avec une de vos journalistes qui est au stade de France, des gens qui vous envoie mails et textos demandent de vos nouvelles, d'autres qui vous en donnent. Vous savez qu'il y a beaucoup de morts, qu'il y en a peut-être que vous connaissez. Et sur votre site, pour l'instant il n'y a rien... enfin rien qui concerne tout cela. Et ça n'est pas possible. Ca n'est pas possible qu'il n'y ait rien, parce que ce qui se passe est un événement majeur – ça vous la savez déjà – parce que des gens veulent savoir des choses, vous le voyez, ils se connectent au site, vous avez un logiciel pour ça, et que votre travail c'est d'informer. Oui, d'accord, il faut en parler mais pour dire quoi ?

Vous n’allez pas nous faire pleurer sur le sort des journalistes en temps bouleversés….

Non non, ce n’est pas le but, évidemment. Et par ailleurs, de la manière dont les différents médias vont répondre à cette question – quoi dire ? – il y a beaucoup à critiquer. On le fera plus tard. Je veux juste dire que les questions que se posent les journalistes tout le temps deviennent dans ces moments d’une force et d’une urgence sans égale.

Un exemple toute bête. Quand faudra-t-il passer à autre ? Quand faudra-t-il, dans notre cas, mettre sur notre site des articles qui concernent autre chose que les attentats ? La question peut paraître d'un cynisme absolu, ou obéir à de pures logiques d'audience. Mais ça n'est pas le cas. La question qu'on se pose en tant que journaliste n'est pas : « quand faut-il revenir à autre chose parce que les papiers sur les attentats ne marchent plus », mais : « quand les gens auront-ils envie ou besoin de lire autre chose ? » Et c'est très compliqué d'y répondre. Parce qu'envie et besoin, ce n'est pas la même chose. Parce que le fait que des papiers marchent ou pas, ce n'est pas le critère décisif pour le publier (j'en profite pour faire un incise à destination de ceux qui croient que les sites internet ne cherchent qu'à faire du clic pour dire que nous savons très bien comment faire du clic, ça n'est pas très compliqué de faire du clic, tout le problème, c'est faire du clic avec des contenus pertinents, ça c'est beaucoup compliqué). Ce moment où nous allons commencer, nous aussi, à revenir à une forme de normalité, est donc extrêmement difficile à évaluer. Nous ne pouvons y apporter qu'une réponse impressionniste, vague, avec beaucoup de scrupules.

Bon, et comment on fait alors ?

Comme on peut, et comment on pense qu’on doit le faire. Je me suis dit que j'allais vous faire écouter une chose très belle que m'a fait découvrir hier une journaliste de Rue89, il s'agit d'une vidéo qu'une jeune femme a enregistré elle-même et posté sur son profil Facebook. Je l'ai trouvée tellement plus vraie que tous les éditos que nous autres journalistes pouvons pondre à longueur de page et d'antenne depuis 4 jours. Je voulais vous la faire entendre mais hier soir, quand je suis retourné sur son profil Facebook, il n'était plus accessible, je ne sais pas pourquoi. Peut-être qu'elle a fermé son compte. Peut-être que trop de gens sont venus la regarder. Alors je vous la raconte.

Elle doit avoir entre vingt et trente ans. Elle est noire, ronde, assez belle. Elle est assise au volant de sa voiture. Derrière, on aperçoit un siège enfant et un bébé qui dort. Elle conduit et son téléphone est accroché à côté de son volant. Elle a appuyé sur « record » et elle s'enregistre. Elle parle à son téléphone donc et elle engueule les assassins de vendredi. Mais elle les engueule vraiment. Elle leur explique qu'elle aussi est d'origine étrangère – sénégalaise – qu'elle aussi est musulmane, mais qu'ils ne doivent pas parler du même Islam, parce que le sien, il n'ordonne pas d'aller tuer du mécréant. « Et puis, leur dit-elle, vous êtes vénères parce que des musulmans sont tués en Irak, en Syrie ou en Afghanistan ? Eh ben moi aussi, en tant que musulmane, je suis vénère, mais il y a une solution les mecs, ça s'appelle la politique, informez-vous, allez voter, mais tuer pour ça ? Mais ça ne va ? » Et elle gueule encore plus fort. « Parce que croyez que vous allez gagner le Paradis et y trouver des vierges ? Mais on n'a pas lu le même Coran, et puis, je vous le dis en passant, si vous voulez des vierges, il y en a ici aussi, hein, on ne doit pas vivre dans le même pays. » Et elle continue en jetant un œil à son rétroviseur. « Je suis infirmière, leur dit-il, et je travaille en hôpital psychiatrique, et j'en vois des dingues, des vrais fous, des zinzins. Mais c'est rien à côté de vous. Je suis bien avec mes zinzins. Mais vous, vous êtes complètement à la masse. Et je ne veux pas vivre avec vous. Et, de toute façon, je n'ai pas de leçon à recevoir de vous. Vous êtes qui ? Vous vous prenez pour qui ? Vous avez même pas trente ans et vous avez passé des années en tôle, pour braquage à main armée, pour trafic de stupéfiant. Vous avez raté votre vie. Vous êtes entré dans une secte. Et maintenant vous venez m'expliquer comment je dois vivre, vous venez m'expliquer qu'écouter de la musique, c'est haram. Mais vous êtes qui pour venir m'expliquer comment je dois vivre. Venez pas me casser les couilles merde. Moi je suis bien ici, alors laissez nous tranquille. Merde. » Sa main s'avance vers le téléphone, la vidéo s'arrête.

Je me suis hier en écoutant les débats affligeants à l’Assemblée Nationale que notre travail de journaliste, ça pouvait être tout simplement ça dans les prochains jours. Faire entendre d’autres voix.

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