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« Donald Trump, c'est comme si un fil de commentaires faisait campagne »

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Vous êtes très intéressé par la candidature de Donald Trump à la primaire républicaine, dont le 5ème débat a eu lieu cette nuit ?

Les 9 candidats républicains au 5ème débat des primaires pour l’investiture de 2016
Les 9 candidats républicains au 5ème débat des primaires pour l’investiture de 2016 Crédits : Mike Blake

Oui, parce qu'observer depuis Internet, cette candidature est un phénomène passionnant. La manière dont Trump occupe les réseaux sociaux est proprement extraordinaire. La moindre de ses déclarations à la télévision, de ses blagues en meeting ou de ses tweets, déclenche un torrent de réactions qui traverse la conversation numérique en emportant tout, sur son passage comme la vague d'un tsunami. Ce qui est admirable en l'occurrence, c'est la force qu'il faut pour provoquer ce type de réactions dans les réseaux sociaux. Trump a cette force, et elle n'est pas simple à comprendre. Ironie du sort, la meilleure explication m'a été fournie en 140 caractères par le tweet d'une américaine que je ne connais pas et qui a dit une chose toute simple et lumineuse. Elle a dit : « Donald Trump, c'est comme si un fil de commentaires faisait campagne ».

Alors, je ne suis pas certain que ce soit parfaitement clair.....

En effet, ça ne l'est que pour les habitués des fils de commentaires qui s'étalent en ligne sous les articles de journaux, les posts de blog, les vidéos ou tout autre contenu. Le fil de commentaire est un endroit très mystérieux. Bien sûr, il arrive qu'un fil de commentaires soit un lieu d'échange, de rectification de l'information, parfois même de co-construction de l'information. C'est très rare et très beau. Ce qui arrive un peu moins rarement, c'est de trouver au milieu des commentaires une perle, quelqu'un qui témoigne, qui met l'article en perspective, qui y ajoute une dimension. Mais plus souvent, le fil de commentaire est le déversoir de tout ce que l'humanité a comme pires travers : s'y épanouit l'insulte (à l'égard des auteurs, des personnes citées ou des autres commentateurs), s'y expriment le racisme, la paranoïa, la théorie du complot la plus bas de gamme (parce qu'il y a des théories du complot élaborées), la critique des médias la plus bas du front (alors qu'il y aurait tant à critiquer...). Bref, les fils de commentaires sont une des grandes déceptions du web dit 2.0. La plupart des grands médias en sous-traitent la modération à des entreprises dont les salariés souffrent (dernièrement, une modératrice racontait son dégoût à faire ce métier pendant les jours qui ont suivi les attentats, c’était saisissant). D'autres médias ferment carrément leur fil de commentaire. Plus étonnement des médias qui se sont crées récemment, et qui sont très numériques dans leur propos et leur manière de fonctionner, ne prennent pas le peine d'ouvrir un espace de commentaires. Comme s'il n'y avait plus rien à chercher de ce côté-là.

Comment expliquer cela ?

Deux hypothèses : soit les fils de commentaires ont été colonisés par une telle proposition de tarés acrimonieux – qui voient là soudain l'espace rêvé pour déverser leur acrimonie – que les gens sensés finissent par les déserter. Soit c'est la situation propre du commentaire en ligne qui pousse chacun à se transformer en taré acrimonieux. J'avoue ne pas avoir complètement tranché. Mais de fait, c'est devenu un espace extrêmement problématique.

Et donc, si je suis votre logique, Trump est un taré acrimonieux ?

Non, le taré acrimonieux, c'est le commentateur lambda. Le génie de Trump, c'est qu'il est le fil de commentaires en totalité, il est l'ensemble des tarés acrimonieux – un méta-taré acrimonieux si je puis dire. Il transcende le commentateur singulier et traditionnel qui, en plus de tous les travers énoncés plus haut, est en général un obsessionnel qui n'intervient que certains sujets – ou alors sur divers sujets, mais pour dire la même chose. Le génie de Trump, c'est de pouvoir être affreux, mais sur tous les terrains. Un coup ce sera les femmes, un autre les Mexicains, puis les Musulmans, puis les pauvres, puis un de ses adversaires à la primaire républicaine, puis Hillary Clinton, etc. Et puis chaque événement du monde lui donne l'occasion de dire une horreur. C'est là où il démontre une aptitude hors du commun.

Car c'est une loi que j'ai pu observer à Rue89, où nous accueillons beaucoup de commentaires. Toutes les réactions les pires que vous imaginez à un article apparaîtront nécessairement dans le fil de commentaire. C'est une loi toujours vérifiée. Qu'on doit compléter par une autre loi : il y aura toujours un commentaire pour être pire que ce vous avez imaginé de pire.

Eh bien, Trump, c'est ça, mais appliqué à la communication politique.

Avec une difficulté supplémentaire : si Trump est un fil de commentaires, il l'est aussi avec les rares commentaires sensés et pertinents. Je suis en train de chercher un exemple... je n'en trouve pas... mais je suis certain qu'on peut en trouver....

Ce qui est intéressant là-dedans, c'est la manière dont des pratiques numériques déteignent sur la vie publique hors-ligne....

Oui, en un sens, Trump réalise parfaitement cette figure de la vie en ligne qu’on a appelle le troll, du nom de cet être malfaisant de la mythologie nordique qu’on donne à ces gens qui entrent dans la conversation numérique dans le seul but de focaliser l’attention et de pourrir cette conversation. La force de Trump est de mobiliser les armes du troll pour occuper l’espace de la campagne des primaires, au point d’en apparaître aujourd’hui comme un favori. Et ce fut manifestement encore le cas hier soir dans le débat puisque sa proposition de fermer les frontières américaines aux musulmans a polarisé le débat.

Donc, là où Trump n’est pas un troll, c’est qu’il n’éteint pas la conversation, mais la dirige. Dans un débat pour la primaire républicaine, on discute sérieusement du fait de savoir s’il faut fermer les frontières états-uniennes aux musulmans. Comme si le fil de commentaire écrasait le contenu qu’il était censé compléter et passait au premier plan. Le phénomène est donc beaucoup moins

anecdotique qu’il n’y paraît, non seulement parce que Trump peut devenir le candidat des Républicains à la présidence américaine, mais si tel est le cas, il l’aura fait en imposant une communication où le paradigme est inversé : ce n’est plus de propositions sérieuses dont on discute de façon sombre et débridée, mais de propositions sombres et débridées dont débat sérieusement.

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