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Internet, formidable observatoire de l'âme humaine

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Chaque pays a ses fantasmes de prédilection, recensés et classés par la recherche de "mots clés". Les Français... Eh bien ils cherchent « beuretttes ». Que est-ce que les fantasmes sexuels d’un pays peuvent dire sur ses rapports sociaux ?

Oui, et donc de sexe. Car il y a quelques jours, la plateforme de partage de vidéos pornographiques Pornhub – une des plu fréquentées au monde – a publié comme elle le fait régulièrement les mots clés les utilisés par pays. Comme vous ne le savez certainement pas, ces vidéos pornographiques sont classées par mots-clés (qu'on appelle aussi des tags) qui peuvent aussi bien distinguer des pratiques (je vous laisse imaginer lesquelles), des personnages (l'étudiante, le plombier), des situations (le plan à 3, à 4, à 500...), des particularités physiques (je vous laisse aussi imaginer lesquelles) et plein d’autres catégories encore.

Et de temps en temps, ces plate-formes qui accueillent des centaines de milliers de vidéos répondent chaque jour à des millions de requêtes d'internautes du monde entier, fournissent les mots-clés le plus recherchés pays par pays. Et on peut donc constater qu'Anglais et Américains cherchent « lesbiennes », les Argentins et les Canadiens des « ados » et les Italiens des MILF (un acronyme désignant les femmes mûres).

Et les Français ?

Heureusement que vous ne m'avez pas demandé les Allemands, parce que je ne vous aurais pas répondu. Donc les Français... Eh bien ils cherchent « beurettes  ». Oui « beurettes », des jeunes femmes d'origine maghrébine. Et ça n'est pas tout à fait nouveau. Au point que sur Rue89, Claire Richard est allée rechercher une étude datée de 2013, menée par Mathieu Trachman et Eric Fassin, qui s'intéressait à ce fantasme bien particulier : celui des vidéos pornographiques mettant en scène des beurettes voilées.

Et leur analyse est tout à fait intéressante parce qu'ils y voient un fantasme social avant d'être sexuel. Et un fantasme social qui révèle un rapport à l'Islam. La beurette qui se dévoile – se révélant évidemment insatiable – est à la fois soumise à eux les musulmans, mais libérée par et pour le plaisir des Blancs. Bon, je résume un peu, mais ils s'inscrivent en gros dans une perspectives post-coloniale qui pour le coup fonctionne assez bien et rejoint les propos tenus dès 2007 par Fatima Aït Bounoua qui voyait là l'autre face d'une représentation caricaturale en culture patriarcale forcément oppressante...

Mais pourquoi ce fantasme ne serait réservé qu'aux Français blancs ?

Très juste. C'est ce que faisait remarquer sur Twitter un lecteur attentif, qui soulevait plusieurs questions. D’abord ce sont statistiques fournies par un site sans qu’on sache exactement comment elles sont établies. Ensuite, parmi les Français qui tapent « beurettes » sur Pornhub, il peut y avoir aussi des asiatiques, des Africains, des musulmans... Autant de personnes pour lesquelles cette analyse n'est pas forcément la bonne. Et puis, dans les vidéos qu'on peut voir sur ces sites, les beurettes ne sont pas forcément voilées ou dans des situations qui ont à voir de près ou de loin avec l'Islam. Souvent, elles sont un type physique, tout simplement, au même titre qu'une blonde ou strip-teaser musclé (d’ailleurs à y regarder de plus près, les femmes désignées sur ces sites sous le vocable de « beurettes » ne le sont pas forcément, mais ont un type physique qu’on pourrait qualifier de « méditerranéen », ça peut peut être plus générique qu’on ne le pense au premier abord). Dans ce cas non plus l'analyse ne fonctionne pas vraiment. Bref, il faudrait y aller voir de beaucoup plus près pour en tirer des conclusions plus certaines, mais peut-être aussi plus nuancées.

En tout cas on voit bien que c'est intéressant, que c'est complexe. Et que si ça dit quelque chose du fantasme français, ça dit surtout quelque chose d'Internet.

Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?

Eh bien je veux dire qu'Internet est un formidable observatoire de l'âme humaine. Pour plein de raisons qui tiennent aux spécificités techniques de l'informatique qui a besoin de mettre des mots sur tout pour tout classer, à la situation particulière de l'internaute face à son ordinateur qui se croit seul, anonyme et pas observé (ce qui est faux, mais c'est l'impression qui compte), aux données accumulées qui permettent d'établir des statistiques massives, au Web qui a supprimé quelques intermédiations et ouvre à une expression plus libre, on peut voir sur Internet des choses qu'on ne voit pas forcément – ou en tout pas avec la même clarté – dans la vie hors ligne. Ainsi, hier encore, un autre journaliste de Rue89 nous faisait remarquer un phénomène frappant qu'il a observé sur le site de co-voiturage Blablacar (site français devenu leader européen). Quand le nom du conducteur est à consonance arabe, le voiture est systématiquement moins pleine (à trajet et conditions égaux) que si son nom n'est pas à consonance arabe. Et récemment, un ami fréquentant les applications de rencontres homosexuelles me faisait remarquer qu'il était frappé par le nombre de profil affichant des phrases comme « cherche jeune homme pour plan Q : noir et asiatique s'abstenir ». On ne peut pas en tirer comme conclusion que la personne qui est écrit ça est raciste (on a le droit de ne pas avoir envie de coucher avec un Noir sans être raciste). Mais le numérique inscrit cela, le fait ressortir, le donne à voir.

En l'absence d'observations plus fines que cela, et des outils nous permettant de tirer des conclusions sérieuses, je pense qu'il faut se garder des conclusions fermes sur ces phénomènes. Néanmoins, ces faits disent à mon sens qu'il faut vraiment se pencher sur Internet en tant qu'il fournit des données précieuses. Et surtout, qu'il faut s'y intéresser de très près en tant que lieu qui – s'abstrayant des grands cadres de pensée et de discours de la République – livre une autre vérité sur la manière dont nous nous regardons et nous désignons vraiment les uns les autres dans notre pays.

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