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La guerre comme vous l'avez déjà trop vue

9 min
À retrouver dans l'émission

Images de drones, films au téléphones portables, séquences de propagande et images d'amateurs: la profusion d'images de guerre nous éloigne paradoxalement de la réalité de celle-ci.

Char d'assaut filmé par un drone en Syrie sur une vidéo de propagande russe
Char d'assaut filmé par un drone en Syrie sur une vidéo de propagande russe

Récemment, ont été mises en ligne des images qui je l'avoue m'ont assez fasciné. Il s'agit de vidéos tournées par des journalistes russes en Syrie. Des clips, ou presque. Leur particularité est d'être filmées avec des drones, avec des effets de mise en scène très forts. Musique, montage serré, zoom, ralentis. On est en hauteur, on se déplace au-dessus du champ de bataille, on aperçoit en contrebas des combattants courir, des bâtiments explosent, puis le drone plonge et l'on survole, presque à hauteur d'homme, des sortes de tranchées. Et puis, parfois, c'est une autre caméra qui prend le relais, et filme le journaliste, le drone à la main (sorte de making of donc, qui vient s'insérer dans le film lui-même), le journaliste qui montre son matériel et discute avec des combattants sur le terrain. En rigolant presque. Et il est sexy ce journaliste, jeune, barbu, baroudeur, geek.

Vraisemblablement, il s'agit d'images de propagande destinées à persuader l'opinion russe du bien fondé et du caractère presque désirable de l'intervention en Syrie. Ce qui était nécessairement prémonitoire quelques jours avant le très probable attentat de l'Etat Islamique sur l'avion russe reliant Chamr-El-Cheikh à Saint-Pétersbourg. Et peut-être en faudra-t-il d'autres maintenant. Mais elles ont frappé les esprits, et la presse du monde entier s'en est largement fait l'écho, du fait qu'elles venaient s'ajouter à la grammaire des images de guerre à notre disposition.

Parce qu'en effet, on a l'impression que la manière de filmer la guerre n'a cessé d'évoluer...

Oui, et en grande partie du fait des technologies à disposition pour fabriquer ces images. La guerre du golfe nous avait familiarisé avec les images tournées depuis les caméras qui sont à bord des avions. Et on continue de voir ces images (confère l'incroyable vidéo tournée depuis un hélicoptère de l'armée américaine qui avait fait connaître Wikileaks parce qu'on y voyait, de manière très brute des militaires américains en Irak abattre un photographe en pensant qu'il portait un lance-missile puis tirer à l'arme lourde, depuis les airs, sur une ambulance venant secourir les blessés). Mais d'autres sont apparues depuis, et notamment, ce qui n'est pas rien, les images fournies par l'ennemi. Parce que c'est une caractéristique de l'Etat Islamique de fournir nombre d'images de ses combats. De ces images, on ne parle que quand elles concernent des exécutions d'occidentaux, ou massives, ou des destructions de vestiges patrimoines de l'humanité. Mais d'autres fourmillent dans les réseaux (pas tellement sur les grandes plateformes comme YouTube, mais sur des sites plus confidentiels) et sont des images de combat, tout à fait fascinantes. Ces images sont celles de la guerre à hauteur d'homme, et si on n'est pas un spécialiste, on n'y comprend rien. On ne sait pas où c'est, on ne sait pas qui est qui, qui tire sur qui, quel est l'objectif, les types sont planqués au coin d'un mur délabrée et tirent, leur arme à bout de bras, sur un ennemi invisible. Tout à coup ça explose, on ne sait pas d'où ça vient. Ces images, si elles ne sont pas complètement nouvelles, sont – et c'est ça c'est nouveau – balancées dans les réseaux et enrobées, avec des chants qui, quand on n'est ni musulmans ni arabisants, sont assez mystérieux.

Et je pourrais parler d'autres images, celles des bombardements, mais pas les photos ou images prises par des journalistes présents, je parle alors des images de témoins, celles qui tremblent, qui cadrent mal, celles prises parfois accidentellement, parce que quelqu'un filmait la rue et que, dans le champ, un missile percute une maison, celles où l'on entend les cris en arrière fond, où la personne qui filme se cache, tombe, laisse tomber son téléphone ou interrompt son enregistrement parce qu'il y a plus urgent.

Qu'est-ce que ça change à la manière dont on perçoit la guerre ?

C'est bien la question. Et j'avoue d'être incapable d'y répondre fermement. Bon, il y a le fait que la guerre est une guerre d'images, c'est une évidence. Et que ce n'est rien aujourd'hui, techniquement, de compiler, de monter, de mettre en forme. Il y a le fait que tout le monde passant son temps avec, dans la main, un outil permettant de photographier, de filmer et de diffuser, le nombre de ces images et leur accès à elles s'accroissent. Il y a le fait que cette publication se fait hors contexte, et qu'au fond, on ne sait jamais vraiment ce qu'on regarde et d'ailleurs, il arrive régulièrement que les journalistes se fassent avoir et diffusent pour illustrer un sujet des images qui n'ont pas grand chose à voir avec, précisément, le sujet.

Car, et c'est un début de réponse à votre question, on a l'impression que cet afflux d'images ne nous informe pas. Elles ne nous disent pas tellement plus ce qui se passe (ou alors il faudrait les regarder avec des spécialistes – j'adorerais par exemple qu'on m'explique si les combattants de l'EI, dans les images qu'ils mettent en ligne – révèlent des aptitudes au combat intéressantes, ou si c'est juste une sorte de bordel), et elles ne nous font pas non plus ressentir vraiment ce que c'est que de faire ces guerres, soit en tant que combattant, soit en tant que population victime. Ne nous leurrons pas, ce n'est pas une soirée passée depuis son canapé à regarder des vidéos tournées en Syrie qui me font vivre la condition d'un habitant d'Alep qui est assailli par l'angoisse à chaque fois que ses enfants mettent le nez dehors.

Je ne pense pas non plus que ça créé un effet d'habitude, que nous les tolérons mieux à force de les voir. Est-ce qu'au contraire, elles nous indignent plus ? Est-ce qu'elles vont nous devenir insupportables ? Je ne crois pas non plus.

Mais si je réfléchis bien à ce qu’elles provoquent en moi, c’est un désir paradoxal. En moi, toutes ces images de vraies guerre créent paradoxal une nécessité de fiction. D'images de fiction guerrières. Quand je dis « fiction », je devrais dire « art ». Chez moi, voir ces images de guerre très réelles crée le besoin d'en voir d'autres, mais construites par des gens qui assument un regard artistique, donc un point de vue, donc un discours. Et de tout genre, voir les images d'Emeric Lhuisset, jeune artiste, qui fait rejouer à des combattants kurdes des grandes scènes de la peinture de guerre ou filme en caméra subjective 24h de la vie d'un combattant en Syrie (le film s'appelle Chebab). Voir des séries qui, parce qu'elles ont pour elles le temps long, filment l'attente, l'ennui, l'irruption soudaine et parfois très ponctuelle, de la violence (je pense à « Generation Kill » par exemple). Je pense à pleins d’autres œuvres, dans lesquelles regards et point de vue ne donnent pas forcément une information mais au moins une interprétation. Et il me semble qu’il y a là beaucoup plus à ressentir, mais aussi à apprendre à comprendre que dans toutes ces nouvelles images de la guerre.

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