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Les filtres d'internet

5 min
À retrouver dans l'émission

Depuis une semaine que j'officie dans votre Matinale, je suis turlupiné par l'intitulé de cette chronique : « Le Monde selon ».

Et même plus que turlupiné. Parce quand mes amis m'ont demandé si je faisais quelque chose à la radio cette année, et que je leur ai répondu « Oui oui, je fais un truc dans la Matinale, ça s'appelle « Le Monde selon... » », la réponse la plus courante a été « Le Monde selon ? Mais le Monde selon quoi ? » « Ben, le Monde selon moi ». Et là éclats de rire « Ah Ah Ah !!! Le Monde selon toi.... Ah ah ah, non mais quelle blague. » Eh oui, mes amis croient en moi... Bref.

Depuis je m'interroge sur le sens à donner à cette formule « Le Monde selon ». Et plus ça va, plus je me dis que c'est une question extrêmement contemporaine.

Il ne faut peut-être pas exagérer...

Ben si, parce qu'elle touche au cœur de la manière dont le numérique nous affecte, et dont il affecte plus particulièrement la manière dont l'information nous arrive. Prenons l'exemple de la question migratoire, dont vous allez parler ce matin. Si je m'en tiens aux informations, réactions et discussions qui arrivent sur mon écran depuis – disons – la photo du petit Aylan échoué sur une plage turque, j'aurais tendance à conclure que quelque chose se passe. Et je le constate aussi bien dans les sites de journaux, les blogs et les fils d’actu des réseaux sociaux, aux informations qui sont diffusées, aux commentaires qu'elles suscitent, aux discussions qu'elles engendrent. Je ne sais pas si on peut appeler cela une prise de conscience, un sursaut humaniste, un changement de paradigme, mais se dégage de cette masse informationnelle et conversationnelle l'impression que l'accueil est devenu une nécessité exprimée par ceux-là même qui manifestaient jusqu'ici au mieux une compassion distante.

Or il faut du temps, il faut fouiller un peu, pour se rendre compte que ce n'est pas si simple, et surtout pas si uniforme. Parce que pendant ce temps, en parallèle, conjointement (je ne sais pas bien comment il faut le dire), on assiste à une radicalisation du discours « anti-migrant » pour le qualifier grossièrement. On en voit la partie émergée quand elle est relayée par les médias (quand c'est Arno Klarsfeld, Nadine Morano ou un membre notoire du Front National qui s'exprime), mais la partie immergée est par définition moins visible. On l’aperçoit dans les fils de commentaires qu'on ne lit jamais, sur des comptes Twitter moins suivis, sur des sites moins connus, mais qui s'agrègent, qui avancent leurs arguments, qui font circuler leurs idées avec une grande efficacité. Parce qu'eux aussi ont leurs images choc. Par exemple, tourne depuis deux jours une vidéo de la télévision hongroise où, pendant qu'un présentateur parle au premier plan, un jeune homme en arrière plan regarde la caméra et fait le geste d'égorgement. Cette vidéo de laquelle on ne sait rien (que dit ce présentateur ? Quand cela a-t-il été filmé ? Où ? D'où vient ce jeune homme en arrière plan ? Pourquoi fait-il ce geste ?) constitue la preuve que les ces soi-disant migrants cachent des jihadistes venus nous faire la peau.

Cette vidéo m’arrive à peine, tard, de seconde main, mais ça tourne, je le sais, comme mille autres choses, loin de mes radars.

D'accord, mais ça -- n'avoir qu'un accès réduit au réel -- ça se passe aussi dans la vie physique, c'est un phénomène identifié depuis longtemps...

Bien sûr. Mais la différence, c'est justement que nous avons les armes théoriques et intellectuelles pour déjouer le prisme sociologique classique – et encore, on se fait encore avoir régulièrement. Alors que nous n'avons pas encore celles qui nous permettent de déjouer totalement l'impression qu'Internet nous donne accès à une information plus large, moins filtrée, plus diverses. Et ceci pour une raison toute bête, c'est qu'aux filtres sociologiques traditionnels (de quel milieu je viens ? Dans quel milieu j'évolue ? Où je vis ? Quel âge j'ai) – et qui se répercutent dans les réseaux sociaux sous la forme de mes « amis » sur Facebook ou des comptes Twitter auxquels je suis abonné –, s'ajoutent d'autres filtres d'ordre technique. A savoir les contenus et relations qui me sont proposés automatiquement par des algorithmes, sans que j'agisse directement. C'est ce qu'un militant et jeune théoricien de l'Internet du nom de Eli Pariser a appelé « The filter bubble », qu'on peut traduire « la bulle de filtres ». C'est en gros l'idée que l'Internet contemporain, en développant des outils de plus en plus performants de connaissances de l'usager (à travers ses réseaux d'amis, ses recherches, sa localisation, ses navigations etc.), nous enferme de manière automatique dans une bulle informationnelle. L'exemple le plus frappant donné par Pariser, et souvent repris pour illustrer sa thèse, est celui d'un internaute qui taperait « BP » dans Google. Google ayant développé des outils très fins d'identification de ses usagers pour cibler la publicité, Google sait si vous êtes de droite ou de gauche. Et aux usagers détectés de droite, il mettra en tête des requêtes des informations sur la British Petroleum, l'entreprise. Aux usagers de gauche, il donnera prioritairement des informations sur la catastrophe pétrolière dans le golfe du Mexique. Bien sûr c'est un exemple un peu caricatural, ça ne marche pas à tous les coups, mais la tendance général de l'Internet est celle-ci.

Si on en revient à la question migratoire, cette bulle informationnelle est dangereuse parce qu'elle constitue un obstacle à la compréhension de ce qui se passe vraiment, et que j'aurais bien du mal à définir. Est-ce que, plus qu'à une conversion, ce n'est pas à une polarisation très marquée, et très violente, qu'on assiste ? Est-ce que cette sorte de glissement humaniste ne provoque pas en réaction une radicalisation de la tendance inverse ? Je ne sais pas. Je me pose la question.

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