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Les vidéos de revendication de l’Etat islamique

5 min
À retrouver dans l'émission

Vous allez nous parler des vidéos de revendication qui ont été rendues publiques la semaine dernière par l’Etat islamique autoproclamé.

Une des fonctions d'Internet est de fournir à tous des documents, qui sont proposés directement par ceux qui les produisent, sans médiation des journalistes, des chercheurs ou autres commentateurs. La possibilité de ce contact direct est à la fois merveilleuse et dangereuse – comme beaucoup de choses sur terre -- mais elle est parfois trop tentante. C’est exactement le cas de deux vidéos diffusées par l'Etat islamique autoproclamé à la suite des attentats commis à Paris le vendredi 13 novembre, vidéos de revendication et de menaces. Je les ai regardées, plusieurs fois, avec une fascination que j'ai du mal à analyser. Y prend part, justement, le contact direct avec le document, dont j'apprends en général l'existence par le compte Twitter du journaliste de RFI David Thomson, qui connaît très bien l'Etat islamique et sait identifier la crédibilité des sources. Il y a toujours un frisson – dont je ne suis pas fier – à aller sur les plateformes de vidéos utilisées par les djihadistes, à lancer le player, à voir le générique commencer, avec ces chants, ces emblèmes, cette mise en images à la fois léchée et bas de game. Ce frisson, il est celui de voir quelque chose que l'on devrait pas voir, parce que ça va être horrible – on le sait –, on va y entendre des choses qu'on n'a pas envie d'entendre, y voir peut-être des choses qu'on n'a pas envie de voir. Bref, c'est le frisson du visionnage interdit et un peu dégueu, celui du film d’horreur ou du porno (avec l'effet de réalité en plus). Mais si je les regarde, ce n'est pas seulement à cause de ce frisson, c'est parce que j'y apprends des choses.

Et vous y apprenez quoi ? 

Comme je ne suis pas un spécialiste, que je ne reconnais pas les paysages (donc je suis incapable de savoir si ces gens sont en Syrie, en Turquie, ou ailleurs), quand les djihadistes sont dans une ville, je suis incapable de l'identifier, comme je ne sais pas saisir les sous-entendus de ce qu'ils racontent – si tant est qu'il y en est – je suis juste frappé par une chose : par le ridicule de ces gens. Je sais, ça peut paraître très choquant d'utiliser ce terme de ridicule pour parler de personnes dont les semblables viennent de tuer 130 personnes à Paris, mais je vous promets que c'est ce qui ressort de ces images. Qu'ils soient assis par terre dans la campagne, debout sur un tas de ruine ou au volant d'une voiture, ces types sont ridicules. Alors même qu'ils se réjouissent de tous ces morts, qu'ils nous en annoncent d'autres, alors même qu'ils exhortent les musulmans de France à se saisir de n'importe quel outil pour tuer des infidèles, alors même qu'ils brandissent leurs couteaux et leurs kalachnikovs, ils sont ridicules. Ils sont ridicules parce que leur panoplie reflète leur imaginaire : celui de Gi-Joe au vernis pieux. Ils sont ridicules à ponctuer leurs éructations guerrières par des phrases en arabe – versets du Coran peut-être – dont on sent bien que leur utilité est avant tout de fournir une voie de sortie à une phrase qui part dans le mur. Ce sont les trois mêmes formules qui reviennent tout le temps, ce qui semble assez convergent avec ce qu'on sait de leur parcours et leur rencontre, en général très récente avec la pratique de l’Islam (comme le disait Olivier Roy hier dans Le Monde, et je répète cette phase lumineuse déjà citée tout à l’heure par Jacques Munier : « Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité »). Ils sont ridicules quand on les voit peiner à lire le prompteur et répéter des phrases en ne donnant pas l'impression des les comprendre complètement. Et on est aussi au bord de dire quand on regarde ceux d'à côté approuver en hochant la tête de l'air que prennent les enfants quand ils veulent paraître sérieux. Quand on regarde ces images, on pense immanquablement à « We are Four Lions ». Ce film du britannique Chris Morris sorti en France en 2010 racontait l'épopée de 4 terroristes complètement nuls. Qui entre autres gestes absurdes, avalaient leur carte SIM et, au lieu de faire le grand attentat dont ils rêvaient, finissaient par se faire exploser au milieu des moutons.

Mais qu'ils soient ridicules ne les rend pas moins dangereux ?

Non pas du tout. Et, même, ça ne les rend pas moins effrayants. Car, comme le disait Michel Foucault, imposer son ridicule, faire peur avec son ridicule, c'est une forme de puissance suprême. Et puis, le problème est que ce ridicule fonctionne, il séduit des gens, les convainc, ce ridicule n’est pas ridicule pour tout le monde. Parce qu'il faut bien être conscient que dans le fait de les trouver ridicule, entre une part de mépris social. Quand je les vois peiner à lire le texte qu’on leur demande de lire dans ce vidéos, quand je les vois gueuler pendant 10 minutes en utilisant les 15 mêmes mots, je les évalue en fonction de critères qui sont les miens et qui ne sont pas forcément ce qui les rend utiles pour Daech. On doit certainement pouvoir être un excellent soldat tout en étant un piètre orateur. On n'est pas obligé d'avoir l'oeil vif pour être courageux. Même si les limites intellectuels de certains sont maintenant avérées (c'était le cas de l'aîné des frères Kouachi, mais aussi, vraisemblablement de l'aîné de frères Abdessalem), et que c’est donc peut-être le cas de certains de ces hommes qui apparaissent dans ce ces vidéos, ce n'est évidemment pas extensible à tous. Les réduire chacun à ce ridicule, et les réduire à la bêtise collective est évidemment un piège. Il serait absurde de s’en tenir à cela. C'est là où les documents que sont ces vidéos de revendication sont des documents à manier avec précautions et qu’il faut se garder de ce que l’ignorant que je suis y projette, que j’essaie de lutter contre le rire qui me monte quand je les regarde. Alors, je scrute leurs visages, je scrute leurs gestes. Ceux-ci ne sont peut-être pas encore des tueurs, peut-être ne le seront-ils jamais. Mais ils tiennent ce discours, alors je ne peux pas m'empêcher de les regarder comme s'ils allaient le devenir, et je me demande ce qui fait qu'ils sont là, ce qui fait qu'ils sont devenus comme ça. L'accent banlieusard de celui-ci, l'accent du sud de celui-ci, ses yeux bleus. Je regarde ses mains qui attrapent son fusil. Et là j'achoppe sur le mystère qu'aucune sociologie, aucune théorie n'a réussi jusqu'à aujourd'hui à m'expliquer : quel déclic mental rend tout cela désirable.

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