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Qu'est-ce qu'être un bon chef ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Vous vous posez des questions sur ce que c'est que d'être un bon chef....

Bon je ne vous cache que si cette question me tarabuste à ce point en ce moment, c'est d'abord pour des raisons personnelles mais, du même coup, j'en viens à examiner tout ce qui se passe à travers ce prisme de la bonne manière d'exercer l'autorité. Réactions aux attentats, instauration de l'état d'urgence, les élections régionales de dimanche, COP21... j'observe tout à l'aune – un peu étroite j'en conviens – de ce qu'on peut attendre d'un chef dans les conditions actuelles d'exercice du pouvoir, et me pose des questions ultra-naïves.

Vous avez des exemples ?

Oui, comme tout le monde, et notamment les auditeurs de France Culture qui sont en quête de complexité, je suis frappé par le caractère simpliste du discours de nos dirigeants sur les attentats, et sur les solutions à y apporter. Alors que la presse regorge de tribunes et de discussions qui pour une fois sont de bons niveaux, vous entendez un discours d'Etat – et politique en général - qui ne vole pas très haut. D'où ma question : peut-on tenir un discours nuancé, un peu subtil, un peu complexe quand on fait de la politique ? Je me posais cette question en écoutant mercredi dernier le ministre de l'intérieur Bernard Cazeneuve interrogé sur France Télévisions. Un moment donné, face à un panel de Français qui contenait une habitante de Brest, le ministre est sommé de prendre position à propos de Rachid Houdeyfa, imam de Brest, qui est connu (et même très célèbre dans les réseaux) pour ses prises de position très très rigoristes qui le rapprochent du salafisme (ces derniers temps, on a beaucoup parle de lui à cause d'une vidéo dans laquelle il expliquait à des enfants que la musique, c'est le Diable, un peu moins de celle où il condamnait les attentats). La réponse de Bernard Cazeneuve se fait en deux temps. Premier temps, il invoque les valeurs de la République et ajoute, avec un ton martial « il faut être extrêmement ferme et dire l’incompatibilité de ces discours avec la République. ». David Pujadas lui demande si cela signifie qu'il faut poursuivre l'imam de Brest pour ses propos. Réponse de Bernard Cazeneuve : « Il ne peut pas être poursuivi selon le droit. Rien de ce qu’il dit n’est pénalement répréhensible. » Terrible aveu d'impuissance. Tout ce que pourra dire le ministre par la suite est frappé au sceau de cette impuissance incompréhensible. Quand on s'interroge sur les raisons qui ont mis le ministre de l'Intérieur dans cette situation, on trouve rapidement la volonté d'afficher un discours ferme et simple. Parce qu'évidemment, ce serait beaucoup plus compliqué d'expliquer que certes, le valeurs défendues par certains imams comme Rachid Houdeyfa ne sont pas celles que prône la République, mais que ça n'en fait pas pour autant des terroristes que ces imams comme Houdeyfa, même s'ils dénoncent le terrorisme – et il n'est pas question de remettre en cause leur sincérité dans cette dénonciation – peuvent servir malgré eux, dans certains cas, de point de passage dans les trajectoires de radicalisation violente et que donc, le rôle du Ministre de l'Intérieur consiste à en faire des alliés de circonstance. Pas des alliés intellectuels ni politiques, évidemment, mais des alliés tactiques. Et que pour en faire des alliés, eh bien il faut discuter avec eux, et ne pas les menacer de faire fermer leur mosquée – ce qui n'est pas possible quand ils n'incitent pas à la haine – ou de les expulser – ce qui n'est pas possible quand ils sont français. Que donc, on va parler entre gens qui ne sont pas du tout d'accord, mais qui ont, en la circonstance, un but commun, empêcher des actes terroristes qui font autant de mal à la République qu'ils font de tort à l'Islam, même ultra orthodoxe. Voilà, le Ministre estime qu'il ne peut pas dire cela. Alors même qu'il est tout à fait probable qu'il le fasse, ou au moins le fasse faire par ses services. Pourquoi estime-t-il cela ? Parce que, au-delà même de ses convictions personnelles, les conditions actuelles de l'exercice du pouvoir l'en empêchent. Quitte à être impuissant, il ne peut pas donner l'impression d'être faible. C'est assez fou quand on y pense. C'est là un paradoxe incroyable.

Et vous en tirez quoi comme conclusion, de votre petite anthropologie sans méthode ?

Que c'est compliqué. Je ne vous étonnerai pas en disant ça. Mais que c'est compliqué à un point où je me demande très sincèrement comment autant de gens peuvent désirer le pouvoir et donc se mettre dans une situation aporétique, dont j’imagine qu’elle ne doit pas toujours être facile à vivre. Je ne suis pas complètement naïf, il y a la reconnaissance, l'argent parfois, la libido toujours. Mais cela justifie-t-il tout le reste ? Et je repense à ces propos que l'ethnologue américain David Graeber nous avait tenus quand nous l'avions rencontré pour Rue89. Voici en substance ce qu'il nous avait dit, et qui était autrement violent : «C’est le pouvoir qui crée la stupidité. Une étude récente montre que plus vous êtes pauvre, plus vous avez la capacité d’identifier les émotions d’autres personnes. Les riches n’ont aucune idée de ce que les autres peuvent ressentir. Alors que si vous êtes pauvre, vous devez savoir ce que votre patron a en tête ! Le pouvoir rend aveugle. » Et Graeber le démontrait dans un cas précis, et assez convaincant il faut bien dire : « Cela se voit aussi dans les relations de genres. Dans les comédies des années 50, il y a souvent des blagues sur le fait que les hommes ne comprenaient pas les femmes. Mais on ne s’est jamais demandé si les femmes avaient des difficultés à comprendre les hommes ! Elles n’avaient pas le choix : dans une structure patriarcale, les femmes doivent consacrer du temps à comprendre ce qui se passe dans la tête du “chef” de famille. » Et voilà cet extraordinaire paradoxe qui nous pourrit la vie : pourquoi la direction du monde est-elle laissée à ceux qui ne peuvent plus le comprendre ?

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