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une « feel good » chronique

4 min
À retrouver dans l'émission

Vous voulez ce matin faire une « feel good » chronique...

Oui, et je vous prie de m'excuser pour cette anglicisme, mais « feel good », c'est une catégorie intraduisible. Il ne viendrait à personne l'idée de parler d'une « chronique pour se sentir bien », un peu comme il ne viendrait à personne l'idée de parler d'un « film de route » pour désigner un « road movie ». Donc je voudrais ce matin voir le monde selon l'indulgence. Je vous explique.

Je commence à en avoir marre, et plus que marre, de lire et d'entendre partout des portraits de gens dont on dit – ou qui disent d'eux-mêmes – qu'ils sont « exigeants avec les autres comme ils le sont avec eux-mêmes ». Et ceci pour plusieurs raisons.

D'abord, parce qu'il est extrêmement rare de croiser des gens qui sont réellement aussi exigeants avec eux-mêmes qu'ils le sont avec les autres. Bien souvent, ces gens dont on dit – ou qui disent d'eux-mêmes – qu'ils sont aussi exigeants avec les autres qu'avec eux-mêmes se révèlent quand on les pratique d'abominables tyrans, qui a fortiori, parce qu'ils sont persuadés que leur exigence vis-à-vis d'eux-mêmes les excuse de tous les excès, ajoutent la mauvaise foi à la tyrannie, ce qui fait beaucoup. J'ai tiré de ce constat souvent répété une morale personnelle très efficace consistant à les fuir ou, si c'est impossible, à ne pas les croire, ce qui revient à une sorte de fuite intérieure tout aussi efficace.

Et quand bien même il existe, parmi les gens qui se disent aussi exigeants avec les autres qu'ils le sont avec eux-mêmes, de rares spécimens qui le soient vraiment, je pense qu'ils ont tort. Qu'ils soient exigeants avec eux-mêmes, c'est parfaitement leur droit. Mais qu'ils imposent cette exigence aux autres me semble très contestable. Je défendrai même la parfaite inverse.

A savoir ?

Eh bien, je rêve de quelqu'un dont on dirait : cette personne est indulgente avec les autres comme elle l'est avec elle-même. Et je rêve qu'on en fasse un motif d'admiration, comme on a en fait un de sa réciproque tyrannique. Je rêve d'une grande réhabilitation de l'indulgence comme vertu cardinale et qu'on examine désormais la vie des hommes à l'aune de son accomplissement. On trouverait là bien des satisfactions pratiques.

En gros, vous avez deux cas de figure.

Le premier cas, c'est statiquement le plus nombreux (et je me repose sur des études ultra-précises vous vous en doutez), c'est celui des gens qui sont beaucoup plus indulgents avec eux-mêmes qu'ils ne le sont avec les autres. On connaît tous des gens comme ça. Ce sont ceux qui imposent des règles qu'ils ne respectent pas, ceux qui attendent qu'on se comporte avec eux comme ils ne se comporteraient pas avec leur chien. Vous les connaissez. Et bien dans ce cas, on rétablirait une forme de logique. Il n'y a aucune raison logique de refuser à autrui ce que je m'accorde. Si l'on projetait cette indulgence qu'on a envers soi sur autrui, on rétablirait un équilibre dont l'absence nuit à l'ensemble des rapports sociaux, et la face du monde en serait changée.

Deuxième cas de figure : celui des gens qui sont plus exigeants avec eux-mêmes qu'avec les autres. C'est plus rare. Et dans ce cas, vous avez deux sous-catégories : les saints et les malheureux (et rien n'indique d'ailleurs qu'on ne puisse pas être les deux à la fois). J'exclue les saints qui me semblent relever de l'exception, pour m'intéresser aux malheureux, beaucoup plus nombreux. Regardez autour de vous le nombre de gens qui souffrent de ne pas être à la hauteur des exigences qu'ils se donnent – ou qu'on leur donne, la distinction n'est jamais très facile à faire. Tous ces gens qui souffrent de ne pas être à la place qu'ils doivent être, ne pas faire aussi bien qu'ils devraient... Eh bien eux, ils gagneraient aussi ils gagneraient à être indulgents avec eux-mêmes.

Mais le problème de votre raisonnement, c'est que vous prônez le contentement de soi ?

Ah mais pas du tout. L'indulgence avec soi-même – parce que c'est d'elle que vous parlez – n'a rien à voir avec le contentement de soi. Pour être indulgent avec soi-même, il faut être conscient d'avoir quelque chose à se pardonner, donc de ne pas avoir fait au mieux. L'indulgence présuppose une conscience de la faiblesse, ce qui n'est pas le cas, évidemment, du contentement de soi. Mais elle l'excuse, au moins temporairement.

Et il y a quelque chose de très beau dans le fait d'excuser une faiblesse. De très humain. La nature, par exemple, n'est pas très indulgente.

De même, être indulgent avec autrui ne revient pas à tout tolérer. Mais c’est une base de discussion. Considérer de prime abord que le raciste ou le climato-sceptique est simplement quelqu’un à qui il manque des informations, quelqu’un de paresseux, n’empêche absolument pas de conclure, une fois qu’on l’a informé, que c’est un gros con. Mais entretemps, on aura posé les conditions de la discussion.

D'accord, mais au fond, je ne comprends pas très bien ce que vous reprochez à l'exigence...

Eh bien d'avoir été érigée en règle de vie. Et qui se loge partout. Aussi bien dans notre travail que dans l'éducation de nos enfants, aussi bien dans le discours de nos hommes politiques – par ailleurs si faibles et si faillibles – que dans ces innombrables photos qui circulent dans les réseaux sociaux où les gens mettent en scène un quotidien parfait. L'exigence est une soumission à un ordre du monde où la performance règne en maîtresse. Car l’exigence n’est pas venue de nulle, il y a des conditions socio-économiques à son triomphe, par exemple dans le travail, où elle naît d’un tel écart entre l’offre et la demande d’emploi que l’employeur se trouve en droit de tout exiger et l’employé de tout accepter.

En cela, il y a presque quelque chose de subversif dans l'indulgence, comme dans la lenteur ou l'oisiveté.

Alors que, paradoxalement, je pense que l'indulgence permet l'audace, car elle admet la plantade, qui est un prérequis au fait de tenter. L'exigence paralyse, alors que l'indulgence libère.

L'exigence durcit alors que l'indulgence, sans ramollir, adoucit.

Tout ça pour au final réclamer un peu d’indulgence pour ce préchi-précha qui m’a mené en bordure de compétence – n’est pas moraliste qui veut --, je vous promets la semaine prochaine, je vous parlerai de données personnelles, de safe habor et de Tafta.

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