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On en pêche des dizaines de milliers de tonnes chaque année. Nos étonnantes habitudes de consommation poussent certains poissoniers à retirer les têtes des lottes avant de les mettre sur leur étal.

Le poisson et l’insuline

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Il a une sale trombine mais très bon goût. Et surtout, il sauve des vies.

On en pêche des dizaines de milliers de tonnes chaque année. Nos étonnantes habitudes de consommation poussent certains poissoniers à retirer les têtes des lottes avant de les mettre sur leur étal.
On en pêche des dizaines de milliers de tonnes chaque année. Nos étonnantes habitudes de consommation poussent certains poissoniers à retirer les têtes des lottes avant de les mettre sur leur étal. Crédits : Andrey Nekrasov - Getty

Seconde Guerre mondiale. Des bateaux de pêche allemands et japonais partent sillonner les mers pour traquer de précieux poissons. Mais de qui s’agit-il ? De la baudroie : Lophius piscatorius

Avec son énorme gueule armée de dents acérées, sa tête large et plate surmontée de petits yeux et d’un filament pêcheur servant à tromper ses proies, la baudroie, ou lotte, a une sale tête. Sa peau lisse, sa tête plus grosse que le corps, et ses nageoires pectorales en forme de piliers font penser à un crapaud. Beaucoup s’accordent à dire que ce poisson est moche, en revanche, sa chair est délicieuse. 

Les poissonniers n’en montrent sur leur étal que la queue, vendue sous l’appellation « queue de lotte ». L’animal entier ferait peur aux consommateurs ! 

Actuellement, environ 60 000 tonnes de baudroies sont pêchées chaque année en Méditerranée et dans l’Atlantique, essentiellement par la France, le Royaume-Uni et l’Espagne. Mais cette brave baudroie nous révèle des surprises… C’est le vertébré dont la moelle épinière est la plus courte : elle n’arrive même pas jusqu’au milieu du dos. On la croyait parente éloignée des morues, mais des recherches récentes montrent qu’elle est cousine des poissons-coffres. 

Poisson-miracle

Mais la vraie surprise vient du fait que cette baudroie a sauvé des vies. Qui se souvient qu’elles furent l’une des toutes premières sources d’insuline ? 

Revenons en 1904. Le zoologiste anglais John Rennie décrit chez 25 espèces de poissons des structures suspectées d’être l’équivalent physiologique de la partie du pancréas qui fabrique l’insuline… notamment chez la baudroie qui présente des structures particulièrement volumineuses. 

L’insuline elle-même est découverte en 1921, mais en disposer pour soulager les diabétiques est très difficile. En 1922, l’extraction à partir de pancréas de porc ou de bœuf reste coûteux et les résultats sont instables. C’est alors que le physiologiste canadien Macleod passe l’été à la station marine de St Andrews. Il connaît les travaux de Rennie sur les poissons et prouve que l’insuline de baudroie est efficace contre l’hyperglycémie du lapin. 

Le besoin d’insuline est alors si important que Macleod se met en affaire avec des chalutiers du port d’Halifax. La presse locale s’empare du sujet et, le 5 août 1923, le Sunday Leader titre : « From ugly fish to conquer death ». Du poisson laid à la conquête de la mort. Seulement voilà, une technique de purification de l’insuline est mise au point cette même année 1923 par Elli Lilly aux USA, l’insuline de bétail devient soudainement une source fiable et rentable. La recherche d’une filière commerciale d’insuline d’origine marine n’aura duré que dix-huit mois. 

Quoique… Durant la Seconde Guerre mondiale, le blocus prive l’Allemagne et le Japon d’insuline. Ils lanceront des armadas de bateaux de pêche pour extraire la précieuse substance des poissons. Le Japon continuera même jusqu’en 1956 à entretenir une filière commerciale d’insuline de thons et de bonites. Comme quoi, on a parfois besoin d’un plus vilain que soi.

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