LE DIRECT
Manchot d'Adélie nourrissant son petit en Antarctique

Perversité polaire

3 min
À retrouver dans l'émission

S'il passe la plupart du temps dans l'eau, le manchot d'Adélie regagne la banquise quand il s'agit de s'accoupler, pondre et élever ses poussins. Les ornithologues ont largement documenté les mœurs de ces manchots durant la période d'accouplement... et ont souvent dû censurer leurs observations.

Manchot d'Adélie nourrissant son petit en Antarctique
Manchot d'Adélie nourrissant son petit en Antarctique Crédits : Education Images - Getty

Il fait froid. Pourtant c'est cœur de l'été en bord de mer. Nous sommes devant la base Dumont d'Urville en Terre Adélie, un peu au-delà du cercle polaire. Sur les rochers et les restes de banquise qui y sont accrochés, les manchots Adélie mènent leur vie d'oiseaux marins remarquablement adaptés à des conditions extrêmes. 

Entre les icebergs qui flottent çà et là, ils bondissent à la surface de l'eau, nageant et surgissant à une vitesse folle. On a l'impression d'obus filant dans l'eau. Ils se propulsent à plus de deux mètres de haut pour atterrir sur la banquise et rejoindre la colonie. À terre, ils ont perdu pas mal de leur élégance. Il faut dire que ces oiseaux marins fascinants n’utilisent un support ferme, terre, roche ou glace, que pour s’accoupler, pondre, élever leur poussin. 

Pour le manchot Adélie, de son nom latin Pygoscelis adeliae, qui passe 90% de sa vie dans l’eau, le temps nécessaire à la reproduction, de la copulation à l’autonomie du poussin, ne dure que quatre mois. Leurs mœurs durant cette période sont très étudiées par les ornithologues et les physiologistes. 

Les mœurs du manchot : "choking"

Cependant, ces mœurs ne furent pas toujours jugées publiables. Le zoologiste George Murray Levick, enrôlé comme chirurgien dans la British Antarctic Expedition au cours de laquelle périrent Robert Scott et plusieurs de ses compagnons, est le premier à observer la reproduction du manchot Adélie. Passant l’été austral 1911-1912 dans une manchotière, il est choqué par le comportement sexuel des manchots, à tel point qu’il rédige son rapport en grec pour rendre le texte inaccessible au lecteur moyen. 

Mais qu'avait-il vu ? Il avait constaté que de jeunes manchots mâles s’accouplaient avec des poussins, ou avec des cadavres de femelles. Les manchots Adélie adolescents étaient tout à la fois pédophiles et nécrophiles. 

À son retour, il rédige sa monographie intitulée "Antarctic penguins". Mais c'en était trop pour le puritanisme de l'Angleterre victorienne. À la lecture du manuscrit, Sidney Harmer, conservateur de zoologie au British Museum, censura les passages relatant les observations les plus "shocking". 

Les manchots n'ont pas de phallus 

Les notes d’une publication plus approfondie furent perdues, puis retrouvées par le muséum d’histoire naturelle de Londres, qui les publia en 2012, soit un siècle plus tard. Contrairement à la pédophilie ou à la nécrophilie qui, chez les humains, sont des inclinations inadmissibles, malheureusement souvent ancrées, ces mœurs sexuelles sont transitoires chez ces oiseaux. Ils retrouveront par la suite des mœurs propices à leur reproduction, plus correctes en quelque sorte. 

Mais je tiens quand même à rassurer les plus sensibles d'entre vous et me faire l'avocat de ces jeunes manchots. Circonstance atténuante, les manchots n’ont pas de phallus. Comme chez de nombreux oiseaux, la copulation se fait sans intromission, par simple juxtaposition des cloaques. Harmer et Levick projetaient, à tort, des valeurs morales sur les manchots. Mais dans la nature il n’y a ni « mal », ni « bien ».  

La nature n’est ni morale, ni immorale, elle est amorale. 

L'équipe
Production
Réalisation
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......