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Supporter français grimé en Astérix à l'Euro 2016.

Après "nos ancêtres les Gaulois", brève histoire politique d'Astérix

2 min
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Décryptage |Toute la semaine, les médias ont détricoté la saillie de Nicolas Sarkozy exigeant l'assimilation au nom de racines gauloises fantasmées. L'occasion de replonger dans Astérix pour une relecture politique des aventures du petit Gaulois moustachu.

Supporter français grimé en Astérix à l'Euro 2016.
Supporter français grimé en Astérix à l'Euro 2016. Crédits : Bertrand Langlois - AFP

Nicolas Sarkozy a déclenché cette semaine un torrent d'éclairages historiques expliquant que l'expression "Nos ancêtres les Gaulois" trahissait non seulement une assignation politique très stigmatisante pour des Français issus de l'immigration, mais aussi une grossière erreur historiographique. Depuis les années 70 et 80, de nombreux travaux ont en effet montré que ce qu'on appelle désormais "le roman national" relevait d'une construction politique, d'abord à la Révolution française, puis fin XIXème, sous la Troisième République - "un trucage", dira même l'historienne Suzanne Citron.

Personne en revanche n'a relevé un détail : c'est déjà Nicolas Sarkozy qui s'était pressé chez Albert Uderzo, en 1998, lorsque le RPR avait tout fait pour convaincre le dessinateur des aventures d'Astérix et Obélix de laisser le parti utiliser l'effigie du petit héros gaulois à moustaches. Peine perdue, la formation gaulliste avait dû se résigner : Uderzo avait opposé un refus catégorique à cette instrumentalisation de la figure d'Astérix.

René Goscinny et Albert Uderzo à la fin des années 70.
René Goscinny et Albert Uderzo à la fin des années 70. Crédits : AFP - AFP

Dans les archives de Radio France, on retrouve sa réaction dans les journaux de France Inter du 29 avril 1998. Vous pouvez y entendre Albert Uderzo évoquer cette charte apolitique passée avec René Goscinny, le comparse scénariste, jusqu'à la mort de ce dernier, en 1977 :

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25 sec
Uderzo sur l'affiche Astérix du RPR le 29 avril 1998, sur France Inter.

Casques gaulois pour tout le monde au FN

Dix ans plus tard, lors de la campagne des Européennes de 2009, Jean-Marie Le Pen fera moins cas de cette répulsion à voir Astérix mêlé au jeu politique. C'est en effet au Parc Astérix qu'il embarquera une poignée de journalistes, en car, pour clôturer sa campagne. Il reste au moins une trace sur le web de cette expédition, avec cette vidéo postée par un sympathisant frontiste, sur laquelle vous distinguerez aisément l'entourage de Jean-Marie Le Pen affublé de casques ailés tout droit sortis de la BD :

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Les deux géniteurs d'Astérix ont toujours campé une neutralité politique lorsqu'ils étaient interviewés. Astérix n'était ni de droite ni de gauche, Goscinny l'assurait à tour d'interviews, attribuant pour seule valeur du petit héros moustachu "la capacité à faire rire les enfants". Lorsque naissent Astérix et Obélix sous le trait d'Uderzo, et sur la table de cuisine de Goscinny dans une tour HLM de Bobigny, en 1959, il faut dire que l'imaginaire charrié par les Gaulois est plutôt consensuel : dans une enquête de Jean Stoezel en 1950 sur les héros nationaux, Vercingétorix est cité aussi bien chez les sympathisants de gauche que chez les plus de 65 ans, dont le vote est davantage conservateur. Ce sera toujours le cas en 1981, même si une nouvelle enquête, menée cette fois par Jean Lecuir, révélera une progression nette de Vercingétorix dans le peloton de tête aux côtés de Saint-Louis, Jeanne d'art, Clemenceau, Jaurès ou Blum. Explication de Lecuir : Astérix aura décuplé la notoriété et la popularité de Vercingétorix.

Pilote contre l'Oncle Sam

D'abord dans le journal Pilote, qui diffuse ses aventures, puis chez Dargaud et Hachette, qui publieront les 36 volumes, Astérix participe à une revalorisation du mythe gaulois. Non que la figure du guerrier ait disparu totalement, puisqu'on se souvient de Pétain faisant prêter allégeance à ses troupes à Gergovie tandis que Vichy utilisait l'iconographie gauloise sur ses affiches.

Affiche de Vichy à l'effigie des Gaulois.
Affiche de Vichy à l'effigie des Gaulois.

Mais depuis les années 30 et jusqu'à la naissance d'Astérix en 1959, persistait une certaine ambivalence. Dans une étude de 1984, Christian Amalvi retrouvait trace de cette ambivalence chez Louis-Ferdinand Céline dans L'Ecole des cadavres, en 1938 :

"Nous disparaîtrons corps et âme de ce territoire comme les Gaulois, ces fols héros, nos grands dubonnards aïeux en futilité, les pires cocus du christianisme. Ils nous ont pas laissé vingt mots de leur propre langue. De nous, si le mot “merde” subsiste ça sera bien joli."

Mais aussi dans le discours de Bayeux, que prononce le Général de Gaulle le 16 juin 1946, à ce passage :

"Tant de secousses ont accumulé dans notre vie publique des poisons dont s'intoxique notre vieille propension gauloise aux divisions et aux querelles. Les épreuves inouïes que nous venons de traverser n'ont fait, naturellement, qu'aggraver cet état de choses."

1959, le petit moustachu et le grand Général

Bien qu'ambigu, De Gaulle sera cependant un bon client du mythe gaulois, prompt à convoquer cet imaginaire. Et qu'Astérix naisse en 1959 ne peut passer inaperçu. Alors que De Gaulle était revenu au pouvoir un an plus tôt, la France réactivait alors pleinement sa fibre résistancialiste. Et l'arrivée d'un peuple d'irréductibles Gaulois prompt à lutter contre l'envahisseur ne peut pas relever du hasard. Les deux héros ne lésinant pas sur les coups de main aux peuples opprimés par Rome l'impérialiste alors que la France se distingue par son retrait de l'OTAN et une attention appuyée au non-alignement contre l'impérialisme américain achèvera de donner aux chroniqueurs de l'époque le sentiment d'une bande dessinée gaullienne, voire gaulliste.

C'est l'analyse que fait notamment l'Express en 1966, qui consacre sa Une à ce qu'il qualifie déjà de "phénomène Astérix", tant les ventes explosent et l'engouement est généralisé. René Goscinny, lui, n'aura de cesse de désavouer cette lecture gaullienne de sa BD. Vous pouvez l'écouter persifler que "le Général de Gaulle n'avait pas besoin d'Astérix" dans cette archive sonore de 1968, rediffusée sur France Culture en 2007 dans l'émission "Mauvais genre" :

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45 min
"Mauvais genre" consacré à René Goscinny le 22/12/2007 sur France Culture.

Parier sur l'anti-américanisme d'Astérix comme la marque d'un soutien à De Gaulle semble toutefois un peu court, si l'on tient compte du fait que René Goscinny était aussi rédacteur en chef du journal Pilote... qui tentait justement de contrer le poids commercial des superhéros des Comics américains. Qu'Astérix soit petit, loin de l'imaginaire viril charrié par Vercingétorix, et qu'Obélix ressemble plus à un gros plein de soupe qu'à un fier conquérant trahit justement ce contrepied par rapport aux superhéros.

Finalement, la seule étiquette que les auteurs combattront fermement sera celle du nationalisme, dont on taxe régulièrement les aventures d'Astérix depuis soixante ans. C'est oublier un peu vite qu'Uderzo, fils d'immigrés italiens, a grandi dans les années 30 dans une France raciste envers les "macaronis" et que Goscinny, Juif originaire d'Ukraine et de Pologne, a perdu une partie de sa famille dans les camps, et passé son enfance entre Argentine et Etats-Unis pour fuir le nazisme. Ecoutez ce dernier se récrier de tout chauvinisme patriote en 1968 :

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21 sec
René Goscinny sur une lecture nationaliste et chauvine d'Astérix, en 1968.

Au lieu d'accréditer telle ou telle interprétation politique de leur oeuvre, les deux auteurs préféreront toujours se réclamer d'un mythe qui les dépasserait. Et de citer crânement cette anecdote dans plusieurs interviews, qui veut que Malraux ait dit un jour à Goscinny :

"Moi je parle des mythes, vous vous les créez."

Qu'Uderzo et Goscinny ne revendiquent aucune appartenance politique explicite n'empêche pas une lecture politique de leur série qui éclaire aussi la société française sur un demi-siècle. Certes, les rares premiers historiens à travailler sur la saga gauloise ont plutôt souligné son caractère apolitique. Mais depuis, des chercheurs comme Pascal Ory ou plus encore l'historien Nicolas Rouvière (qui publiait Astérix ou les lumières de la civilisation puis Astérix ou la parodie des identités en 1996 et 1998) ont bien montré que la série est truffée de références politiques.

Rouvière souligne par exemple qu'il n'y a rien d'anodin à voir les auteurs expédier le chef Abraracourcix à Vichy ("Aquae Calidae" dans le texte) dans l'album Le bouclier arverne, sorti précisément au moment où la société française détricotait l'image flatteuse mais fantasmée d'une société de la réconciliation entre Résistance et collaboration. C'est dans cet album qu'ils mettent dans la bouche d'Abraracourcix cette manifestation du refoulement qui évoque évidemment la reddition de juin 1940 :

"Alésia ? Où ça, Alésia ?"

Les deux héros écornant, sur le ton de la parodie et au fil des albums, aussi bien la société de consommation, la bureaucratie, la psychanalyse ou encore l'autogestion, difficile d'assigner une couleur idéologique à Astérix qui épouse davantage les évolutions sociologiques et politiques de son temps. Une plasticité qui les met au diapason des vrais Gaulois historiques, dont Maud Gouy, conservatrice de l'exposition "Gaulois, une expo renversante" à la Cité des sciences et de l'industrie disait :

"Il n'y a pas de meilleure pâte à modeler que les Gaulois, on peut leur faire dire beaucoup de choses car, contrairement aux Grecs et aux Romains, les Celtes en général n'ont laissé aucune trace écrite."

Archives INA - Radio France, avec l'aide documentaire d'Annelise Signoret, de la Documentation de Radio France.

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