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Bain de foule pour Nicolas Sarkozy en février 2007 pendant la campagne présidentielle.

Des sondages sur Hitler aux 4% de Hollande, les enquêtes de popularité (et leurs limites)

3 min
À retrouver dans l'émission

L'enquête CEVIPOF / IPSOS publiée cette semaine dans Le Monde révèle un taux d'insatisfaction historique envers le Président de la République, avec seulement 4% des sondés satisfaits. Derrière ce chiffre, une spécificité statistique et l'histoire des enquêtes de popularité depuis le XIXème aux USA.

Bain de foule pour Nicolas Sarkozy en février 2007 pendant la campagne présidentielle.
Bain de foule pour Nicolas Sarkozy en février 2007 pendant la campagne présidentielle. Crédits : Thomas Coex - AFP

La toute première enquête de popularité publiée en France portait sur... la cote comparée d'Hitler, Mussolini et Chamberlain ! C'était dans l'édition du 22 juillet 1939 du quotidien Paris Soir. A l'époque, les sondages de popularité n'en étaient qu'à leurs balbutiements de ce côté de l'Atlantique, alors que Georges Gallup, le pionnier des sondage aux Etats-Unis, avait déjà largement sophistiqué et professionnalisé l'approche. Mais Gallup, au profil hybride (publicitaire, docteur en psychologie et formateur en journalisme) bénéficiait d'une tradition de plus d'un siècle : les straw votes, ou "votes de paille". Concrètement, des millions de questionnaires envoyés par les journaux américains à leur lectorat pour sonder l'état de l'opinion... quand il ne s'agissait pas, tout simplement, de laisser des urnes pour répondre à leur questionnaire.

Aux Etats-Unis, Gallup avait achevé de trouver sa légitimité au milieu des années 30. On lui reconnaissait notamment d'avoir su prédire la victoire de Roosevelt en 1936, comme le rappel le politiste Loïc Blondiaux, spécialiste des sondages, dans cet article de 2004, "Naissance de l'enquête par sondage". En France, à l'inverse, la méfiance restera longtemps de mise. En dépit de quelques "référendums" (le nom historique des premiers sondages) sur la peine de mort (en 1907) ou encore de cette enquête aux résultats saisissants qui interrogeait le 22 novembre 1934 pour Le Petit Parisien :

"Si la France avait besoin d'un Dictateur, qui désigneriez-vous ?"

Réponses majoritaires : Pétain et Laval.

"Vin, tradition et glorieux passé" : "l'opinion nuancée" à la française

Hormis ces premiers balbutiements, la France s'est montrée longtemps rétive aux sondages, à commencer par les médias. Loïc Blondiaux exhume par exemple cette prophétie qui révèlera ses limites, dans Le Travailleur de Gien, le 22 juillet 1939 :

Le Dr Gallup aspire à faire fonctionnaire un institut d'opinion publique en France aussi. Auront-ils du succès ? Nous ne le pensons pas. Chez nous l'opinion publique est beaucoup plus nuancée - vin, tradition et glorieux passé - qu'au pays des tracteurs.

C'est aussi ce que trahit cette émission tirée des archives radiophoniques. En 1946, au micro de Paul Guimard à "La Tribune de Paris", Jacques Rebeyrol, directeur du Parisien Libéré et André Ullman, rédacteur en chef de la Tribune des Nations, se payent les pionniers de l'industrie sondagière à la française, Max Barrioux, Jean Stedzel et Alfred Max, de l'IFOP qui existait déjà. Rebeyrol se plaint notamment de "se ridiculiser"

Écouter
20 min
La Tribune de Paris sur les instituts de sondages d'opinion, le 14/06/1946 sur la Chaîne nationale

La ligne de défense des pionniers du sondage consistera à insister sur leur rôle de baromètre, photographes de l'opinion d'un instant. Ils travaillent à l'époque avec des moyens extrêmement limités : bénévoles sur le terrain, machines peu sophistiquées jusqu'à l'arrivée de trieuses IBM des Etats-Unis, expertise statistique balbutiante... Le sondage de popularité comme "instantané" était dans cette émission le plaidoyer de Max Barrioux. C'est l'activité qui solidifiera en premier lieu l'industrie sondagière en France, avant qu'elle ne développe une analyse fine des habitudes de consommation... qui s'esquissait encore à peine sous Vichy, lorsque l'Agence Dourdin fournissait à l'entourage du Maréchal Pétain des études des marchés.

L'indice de satisfaction, moins flatteur que la côte de confiance

Mais ces enquêtes de popularité restent à regarder à la loupe. En particulier concernant leur méthodologie : on ne dit pas la même chose de l'impopularité d'un Exécutif selon que l'on choisit comme indicateur “l’indice de satisfaction” (moins flatteur en général) que les “bonnes opinions” ou encore “la côte de confiance” (souvent plus haute).Thierry Libaert le montrait explicitement dans un article publié dans la revue Etudes en octobre 1994 : à une même période en 1983, François Mitterrand était plus ou moins fragile dans les sondages au gré du choix des critères :

  • l'IFOP analysait pour le Journal du Dimanche la "satisfaction" (33% de satisfaits le 22 mai 1983)
  • BVA observait pour Paris Match les opinions favorables (46% de bonnes opinions le 13 mai 1983)
  • la Sofres estimait que dans le Figaro du 7 mai 1983 que 49% des Français faisaient confiance au Président de la République.

L'enquête du CEVIPOF / IPSOS publiée dans le Monde cette semaine - qui donnait donc 4% de sondés satisfaits de François Hollande - et dont vous pouvez découvrir tous les détails, y compris la méthodologie par ici, a aussi comme particularité d'avoir introduit une cinquième catégorie, là où les questionnaires habituels de ce cru n'en compte que quatre. Il s'agit de la réponse "ni satisfaits ni insatisfaits". Elle a tout de même raflé 26% de réponses, ce qui est loin d'être négligeable. Or cette nouvelle catégorie pourrait bien avoir siphonné une partie des sondés qui se seraient sinon déclarés mollement "satisfaits", du bout des lèvres.

Les mécanismes à l'oeuvre derrière les réponses de ces enquêtes de popularité restent peu connus. Certains chercheurs ont cependant tenté de dessiner des corrélations, regardant de près les fluctuations d'un certain nombre d'indices économiques au regard des variations de la popularité des gouvernants : l'inflation, la hausse des salaires ou, a contrario, celle du chômage. Ils soulignent que la popularité du Premier ministre s'en trouve toujours plus affectée que celle du Président de la République. C'est ce que les médias appellent souvent le rôle de "fusible" du Premier ministre. A l'inverse, ils montrent que la popularité de leaders de l'opposition ne s'en trouve pas pour autant amplifiée lorsqu'une hausse du chômage vient grignoter celle des gouvernants.

Sondages = démocratie d'opinion ?

Les politiques se saisiront tardivement des sondages en France. C'est Pierre Mendès France qui s'en saisit le premier, en tandem rapproché avec la direction de l'Express. Mendès fait notamment le pari de jouir d'une popularité et d'une assise plus solides dans l'opinion publique en général qu'à l'Assemblée nationale. C'est la même logique qui poussera Ségolène Royal à faire grand cas des sondages en 2006 - 2007, lorsqu'elle se présentera à la présidentielle, malgré l'appareil du Parti socialiste. A l'époque, le politiste Remi Lefebvre publiait une analyse détaillée du tropisme de la candidate pour l'industrie sondagière et ce qu'il regardait comme l'avènement d'une "démocratie d'opinion".

Mais l'écart entre popularité et suffrages tangibles le jour du vote demeure fondamental. En 1988, Raymond Barre jouissait par exemple de 59 % d’opinions favorables deux mois avant l'élection présidentielle... qui se sont matérialisées par 16% des suffrages exprimés le soir du premier tour.

De la science politique qui s'est longtemps détournée d'une analyse fine des mécanismes des sondages, se pinçant le nez devant les enquêtes de popularité, Régis Debray disait ceci dans son essai Critique de la raison politique, paru en 1981 :

Nous manquons cruellement d'une connaissance de l'affectivité. Tant que ce vide sera, sinon comblé, du moins camouflé, la science politique restera en enfance, c'est-à-dire frappée d'intellectualisme."

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