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François Mitterrand et Ronald Reagan en 1981.

Du sonotone de Jacques Chirac à la pneumonie d'Hillary Clinton, errements de la transparence médicale

2 min
À retrouver dans l'émission

Après avoir évoqué "un coup de chaud" et caché sa pneumonie 48 heures, Hillary Clinton a concédé souffrir d'une pneumonie. Retour en archives sur les grands précédents en matière de santé des chefs d'Etat en France et aux Etats-Unis, et ce que ça révèle de l'équilibre politique ici et là-bas.

François Mitterrand et Ronald Reagan en 1981.
François Mitterrand et Ronald Reagan en 1981. Crédits : Georges Bendrihem - AFP

Rares sont ceux, aux Etats-Unis, à réellement penser que la pneumonie (nom féminin désignant une infection des poumons causée le plus souvent par un virus ou une bactérie, précise le dictionnaire) est une maladie assez grave pour faire basculer la campagne électorale pour la présidentielle américaine. Beaucoup moins rares sont en revanche ceux qui voient dans la gestion calamiteuse de sa maladie par Hillary Clinton et son équipe de quoi peser sensiblement sur la campagne, à deux mois de l'élection.

Lorsque l'entourage d'Hillary Clinton décide de parler d'un "coup chaud" après que la candidate démocrate s'est effondrée en public, 90 minutes de silence viennent déjà de s'écouler, relançant les rumeurs qui circulent sur sa santé depuis plusieurs mois déjà. La vraie explication, celle de la pneumonie, tombera plus tard, révélant au passage plusieurs jours d'opacité qui pourraient durablement émailler son capital confiance. Car en posant la question de la transparence, cet épisode interroge en fait la confiance dont jouit Hillary Clinton.

Hillary Clinton en campagne en septembre 2016.
Hillary Clinton en campagne en septembre 2016. Crédits : Justin Sullivan - AFP

La Constitution américaine est plus explicite que les textes en France : depuis 1967, la Constitution impose un bilan annuel à tous les présidents en exercice. Avec l'usage, les candidats ont eux aussi fini par se plier à l'exercice, et communiquer ses états de service médicaux est devenu assez banal pour un homme ou une femme politique américain(e).

La transparence, sanctuaire américain

Cette sanctuarisation de la transparence puise sa source après l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy, expliquait en 1985 Pierre Salinger dans cette archive radiophonique :

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1 min
Pierre Salinger sur l'exigence de transparence dans la Constitution américaine, sur France Inter.

Si France Inter interroge l'ancien porte-parole de la Maison Blanche, et journaliste à l'Express en 1985, c'est parce que Ronald Reagan, qui attaque son deuxième mandat, vient d'annoncer qu'il avait un cancer. Le début de la fin, pour le cow-boy de la Maison Blanche ? Loin s'en faut, puisque comme le rapportait à l'époque Jean-Luc Hees, correspondant à Washington, le Président y puisera plutôt un surcroît de capital politique :

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1 min
Le cancer, un capital politique supplémentaire pour Ronald Reagan, 1985, dans les journaux de France Inter.

Lincoln, Roosevelt, Kennedy... trois grands présidents malades

François Durpaire, historien spécialiste des Etats-Unis, décrypte ce regain de sympathie :

"La santé du président est cruciale aux Etats-Unis, régime absolument présidentiel, car le président américain incarne pleinement la Nation. Mais les grands présidents américains, Lincoln, Roosevelt ou Kennedy, étaient des présidents malades et leur maladie n’a pas entravé leur exercice du pouvoir. C’est aussi pour ça que l’opinion américaine a plutôt bien accueilli le cancer de Reagan ou qu’on ne fait pas payer la transparence en cas de maladie."

En 1973, les Français découvrent Georges Pompidou affaibli et visiblement malade sur les photos d'un déplacement en Islande (ici avec Nixon).
En 1973, les Français découvrent Georges Pompidou affaibli et visiblement malade sur les photos d'un déplacement en Islande (ici avec Nixon). Crédits : Georges Bendrihem - AFP

Dix ans plus tôt exactement, de l'autre côté de l'Atlantique, le président Pompidou mourait pendant l'exercice de ses fonctions sans qu'aucun communiqué officiel ne soit jamais parti de l'Elysée pour éclairer le cancer des os qui rongeait le Président de la République. Durant tout le semestre qui a précédé le décès du chef de l'Etat, deux ans avant la fin théorique de son mandat, l'Elysée (dont le secrétaire général était alors Edouard Balladur) communiquera sur "une mauvaise grippe" terriblement fatigante.

Des rumeurs avaient pourtant commencé à circuler, alimentées par le soudain intérêt de Pompidou pour un passage au quinquennat, qu'il avait vivement combattu jusque-là. Mais cette archive rappelle le climat d'opacité d'alors. Elle date de juin 1973 et vous pouvez entendre la manière dont Georges Pompidou charge son gouvernement de communiquer sur sa maladie qui s'ébruite :

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35 sec
Quand Pompidou réclamait l'omerta face aux rumeurs sur son cancer, juin 1973.

A son arrivée au pouvoir, Valery Giscard D'Estaing s'engagera à communiquer de façon plus transparente sur sa santé. Sans que ce soit suivi d'effets, comme d'ailleurs pour Jacques Chirac en 1995, qui se montrera très peu disert, malgré une presse plus insistante lorsqu'il fera un accident vasculaire cérébral.

François Mitterrand, les déclarations et la réalité historique

En 1981, François Mitterrand avait carrément fait de la transparence un thème de campagne, promettant force bulletins médicaux. L'histoire offre un éclairage cru sur cet épisode, puisqu'on sait aujourd'hui que le cancer annoncé en 1992 par le Président socialiste avait été diagnostiqué dix ans plus tôt. Dès le début de son premier septennat, des rumeurs affleurent. En décembre de cette première année de pouvoir socialiste à l'Elysée, Michelle Cotta, dans une interview en direct, croit mettre les pieds dans le plat :

"Monsieur le Président, si vous le voulez bien, ma première question ne sera ni politique, ni économique, ni sociale. Est-ce que vous allez bien ?"

François Mitterrand était préparé à cette question, et vous pouvez réécouter ici la réponse qu'il lui fait :

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2 min
François Mitterrand répond à Michèle Cotta sur sa santé en décembre 1981.

Non seulement il annonce que tout va mieux, mais François Mitterrand se fend d'apparaître en apôtre de la transparence médicale :

"Il est normal que la presse s'intéresse à la santé des Présidents de la République..."

Depuis l'Elysée, François Mitterrand publiera ainsi des bulletins médicaux faux, et l'on sait aujourd'hui qu'il a largement délégué l'exercice réel du pouvoir à Hubert Védrine et Anne Lauvergeon dans l'enceinte de l'Elysée à la fin de son second septennat. Malgré des différences formelles criantes, François Durpaire relativise cependant la différence qu'on croit souvent lire entre culture américaine et usages en vigueur en France. L'historien souligne ainsi que l'exigence de transparence à l'égard des présidents américains n'est pas non plus écrasante, depuis la réforme constitutionnelle de 1967:

"L’obligation constitutionnelle de transparence reste relative : il s’agit au fond de bulletins du médecin personnel, et pas d’un collège indépendant et neutre de médecins. La transparence réelle repose donc beaucoup sur la bonne volonté du candidat ou du président qui communique ici son rythme cardiaque, là son cholestérol bon ou mauvais, mais sans toujours de régularité, par exemple pour Hillary Clinton qui n’avait pas communiqué de manière fouillée depuis mars 2015.”

"Coup de chaud" n'est pas la traduction américaine de "pneumonie"

Pour l'historien, si Alain Juppé s'était effondré en plein meeting entre ses gardes du corps, il y a fort à parier que la presse française se serait comportée d'une manière semblable à la presse américaine, cette semaine. François Durpaire situe plutôt le décalage entre France et Etats-Unis dans le rapport au mensonge. Une différence qui ressort d'autant plus cruellement, durant cette campagne 2016, que c'est d'Hillary Clinton qu'il s'agit :

“60% des électeurs américains estimaient déjà ne pas pouvoir faire confiance à Hillary Clinton. Parmi eux, certes des gens qui voteront quand même pour elle, mais la question de la confiance, et du mensonge était déjà un sujet pour Hillary Clinton, et je dirais, globalement, pour le couple Clinton. Les Clinton ont été mêlés à bon nombre de rumeurs ou de soupçons de mensonges depuis vingt ans, de l'affaire Lewinsky à celle de la Fondation Clinton en passant par les e-mails d'Hillary Clinton. La recherche de la vérité, les enquêtes des médias n’ont peut être pas toujours été aussi loin lors des élections passées. Or la façon même de la candidate de gérer cette pneumonie a plutôt aggravé les choses : “coup de chaud” n’est pas la traduction américaine de “pneumonie” !

Hillary Clinton a un rapport difficile à la presse et à l’opinion, avec un désir immense de maîtriser son image quitte à apparaître en décalage avec la vérité. A l’inverse, Trump a fait passer l’art de parler à tort et à travers comme un anti-politiquement correct et ne fait pas campagne sur son rapport à la vérité, mais sur une transparence et une spontanéité totales."

Sonotone américain n'est pas sonotone français

Ainsi, c'est davantage la tentative de dissimulation - avérée ou supposée - que l'opinion publique sanctionne outre-Atlantique, que la réalité d'une maladie. La popularité du même Reagan n'avait du reste pas pâti de la révélation d'un sonotone dans l'oreille du président américain en 1983. La presse américaine rapporte même que les ventes des prothèses auditives s'étaient alors envolées.

Même appareil, scenario tout autre en France, lorsque l'Express révéla l'existence du sonotone de Jacques Chirac. "Un pansement à l'oreille", avait répliqué l'Elysée, avant qu'une boulette de Roselyne Bachelot, ministre gaulliste de l'Ecologie, ne mette le feu aux poudres. Paris Match eût beau diffuser une photo de Chirac équipé d'un appareil auditif, jamais l'exécutif ne confirmera la chose. Pour la postérité, il s'agissait d'une simple séance d'essai. On est loin des 1100 pages d'analyses médicales dont s'était fendu publiquement John McCain, lorsqu'il a candidaté pour l'élection présidentielle américaine 2008.

A la même époque, Laurent Léger et Denis Demonpion, journalistes d'investigation en France, révèlent que Nicolas Sarkozy vient justement de se faire enlever un abcès à la gorge. L'opération est plutôt bénigne... mais le silence qui entourera l'intervention sera total, puisque la chose ne figure sur aucun des trois rares bulletins de santé diffusés par Nicolas Sarkozy durant son quinquennat. En campagne quelques mois plus tôt, il avait pourtant annoncé :

"Je ferai de mon médecin une vedette."

L'opération cachée de Nicolas Sarkozy coïncide avec les derniers espoirs déçus de ceux (Guy Carcassonne, Olivier Duhamel, le président de l’Ordre des médecins de l’époque etc) qui pariaient sur le comité de réflexion sur la modernisation constitutionnelle piloté par Edouard Balladur pour obliger les chefs d'Etat français à davantage de transparence. Ses travaux se sont achevés en octobre 2007 et la communication de l'Elysée en matière de santé n'y figure pas.

Archives INA - Radio France, avec l'appui documentaire d'Anne Delaveau.

Intervenants
  • haut fonctionnaire et homme d'État français (1911-1974), président de la République du 20 juin 1969 au 2 avril 1974
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