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Masque de Donald Trump pour Halloween, octobre 2016.

"Establishment", une béquille lexicale populiste de Jean-Marie Le Pen à Donald Trump

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À retrouver dans l'émission

C'est le qualificatif le plus fréquent au sujet de Donald Trump : "celui qui prend à revers l'establishment", "contre qui l'establishment républicain fait carrément campagne". Le terme est employé au sens des "pouvoirs établis" depuis les années 50. Mais il n'a pas toujours été connoté négativement.

Masque de Donald Trump pour Halloween, octobre 2016.
Masque de Donald Trump pour Halloween, octobre 2016. Crédits : Saul Loeb - AFP

Comme Emmanuel Macron, qui évoque"l'ordre établi" et se présente comme celui "qui dérange le système", "contre ceux qui sont tout en haut", Donald Trump cible beaucoup l'"establishment". Qu'il emploie le terme in extenso ou, plus souvent, son contenu : un survol statistique de ses prises de parole indique qu'il préfère souvent pointer directement "les élites" ou tel ou tel groupe dominant. Le candidat républicain est en revanche pleinement à son aise lorsqu'on le qualifie d'"anti-establishment". Et y trouve largement son compte lorsque la presse rapporte combien le "système", jusqu'aux caciques du parti républicain qu'il est pourtant censé représenter à la prochaine élection présidentielle américaine, ferraillent contre lui en coulisses.

Car apparaître en clair-obscur de l'establishment permet à Trump de parfaire son rôle d'outsider sur l'échiquier politique. Ce n'est pas le premier à endosser cette stratégie : Nicol C. Rae, dans cet article intitulé "Le renouveau du conservatisme populisme" traduit dans la revue Politique américaine en 2012, montrait qu'un positionnement en marge du parti républicain, si possible en jouant contre l'idée des élites patriciennes et du système, existe de longue date au sein de la droite américaine. L'exemple le plus récent avant Trump étant fourni par le Tea Party, qui avait lui-même bataillé contre l'establishment républicain, mais de nombreux précédents émaillant en fait l'histoire du Parti républicain depuis les années 30, et de la droite dès le XIXème siècle.

Le Pen et "le gang de l'établissement"

En France, c'est Jean-Marie Le Pen qui a le plus utilisé le terme "establishment" dans ses discours. Ou sa version francisée, "établissement". Au soir des municipales de 1995, qui avaient vu les deux candidats FN Bruno Mégret et Marie-France Stirbois battus, écoutez-le dans cette archive évoquer "le gang de l'établissement" :

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41 sec
Jean-Marie Le Pen et "le gang de l'établissement" aux municipales de juin 1995.

Dans un article publié dans la revue Pouvoirs cette année, Gilles Ivaldi, spécialiste du populisme en Europe, montre que le discours frontiste utilise le terme "establishment" dès les années 70, à la manière d'une béquille lexicale qui ancre sa rupture avec le système établi. L'idée de "pouvoir établi" remonte, elle, aux années 50 aux Etats-Unis. Avant d'être réactivée et popularisée de l'autre côté de l'Atlantique, en Grande-Bretagne où il s'emploie largement pour désigner les élites. C'est Henry Fairlie qui définit l'establishment dans un article de 1955 dans The Spectator ainsi :

"Toute la matrice des relations officielles et sociales à l'intérieur desquelles le pouvoir est exercé."

"Pouvoirs établis" et société de classes

Fairlie exhume en fait à ce moment-là un terme plus ancien, et américain, qui remonte au XIXème siècle, sous la plume du philosophe Ralph Waldo Emerson, qui l'emploie le premier au sens de "pouvoirs établis". Le terme "establishment" demeure très emprunté outre Manche, dans la société de classes qu'est la Grande-Bretagne. Au passage, vous pouvez redécouvrir cet extrait de l'interview de l'écrivain britannique Anthony Burgess qui racontait dans "Le Bon plaisir" le 7 avril 1990 sa détestation de l'establishment. Dans le viseur, principalement : la famille royale et les Peers :

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6 min
Anthony Burgess sur l'establishment britannique dans "Le Bon plaisir" le 7 avril 1990 sur France Culture.

Le terme ne disparaîtra plus, et c'est lui qu'emploiera Dave Miliband, alors nouveau patron du Labour, pour expliquer la défaite du parti travailliste et tourner la page des années Blair :

"Nous étions devenus l'establishment."

Redécouvrez l'émission "L'esprit public" le 3 octobre 2010 après cette déroute du Labour :

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58 min
"L'esprit public" sur le Labour, parti de l'establishment.

En parcourant les archives radiophoniques en France à la recherche des occurrences du mot "establishment", on découvre avec quelque surprise qu'il n'a pas toujours été employé péjorativement. Dans le détail, on découvre qu'il est toujours utilisé dans la bouche de l'interviewer, producteur ou journaliste, à l'endroit de son invité... et plutôt comme une marque de déférence, sans connotation particulière de quelque procès en élitisme.

Entre-soi et filiation

Des intellectuels eux-mêmes, plus rares, peuvent reprendre le terme "establishment" à leur compte. Par exemple pour presser cette élite intellectuelle à politiser son discours, à l'instar de Jean-Claude Casanova, directeur de la revue Commentaires, dialoguant avec Régis Debray dans une émission intitulée "L'intellectuel, pour quoi faire", dans la série "Un été d'écrivains" en 2008 sur France Culture :

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9 min
Régis Debray et Jean-Claude Casanova sur l'establishment intellectuel, "Un été d'écrivains" le 08/08/2009 sur France Culture.

D'autres utilisent le terme "establishment" pour décrire leur filiation dans une forme d'entre-soi de la vie culturelle et intellectuelle. Le meilleur exemple apparaît avec Emmanuel Todd, historien et essayiste, invité de l'émission "Hors Champs" en 2014. A Laure Adler qui lui demande s'il est "_un héritier, au sens de Pierre Bourdie_u", écoutez ce que répond Todd, petit-fils de Paul Nizan et parrainé dans la discipline historique par un Emmanuel Le Roy Ladurie... dès l'âge de ses dix ans :

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4 min
Emmanuel Todd dans "Hors Champs", le 08/12/2014 sur France Culture.

Archives INA Radio France.

Documentation : Anne Delaveau et Annelise Signoret.

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