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Léonard Cohen en concert à Québec en 2012.

Faire de Léonard Cohen une icône légendaire, "de la paresse intellectuelle"

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Comme pour Bowie ou Prince, la mort de Leonard Cohen, qu'on a apprise dans la nuit du 10 au 11 novembre, a donné lieu à une foule d'hommages célébrant "une artiste légendaire" ou "une icône". Deux termes et leur cohorte de métaphores religieuses qui trahissent surtout une interprétation simpliste.

Léonard Cohen en concert à Québec en 2012.
Léonard Cohen en concert à Québec en 2012. Crédits : Didier Debuschere / Journal de Quebec / QMI Agency - AFP

Alors que fleurissaient les premiers hommages en même temps que les petits autels improvisés à la mémoire de Leonard Cohen devant le Chelsea Hotel à New-York, sa maison natale à Montréal ou encore sur l'île grecque d'Hydra, deux termes se sont imposés à la Une de la presse pour saluer la mémoire du chanteur, auteur, compositeur, romancier octogénaire dont on a appris la mort dans la nuit du jeudi 10 au vendredi 11 novembre : "artiste légendaire" et "icône". L'occasion d'interroger la sociologue Nathalie Heinich, parmi les rares personnalités du monde académique à travailler sur les artistes et la célébrité, sur les implications de ces termes.

Que cache le terme "artiste légendaire" ?

J'ai travaillé sur ce mot avec mon essai La gloire de Van Gogh, essai anthropologique sur l'admiration, paru en 1991. Le terme "légende" commence en effet à être utilisé avec Vincent Van Gogh. C'est le premier, puis il se propagera dans le cours du XXème siècle. Est une légende un artiste dont le récit, réel ou imaginaire, de la vie est considéré comme suffisamment intéressant. A l'époque, on parle plutôt de "légende" pour des artistes créateurs, dont on va réorienter la biographie autour de la singularité. C'est cette singularité qui devient une forme de grandeur. Soit à travers leur oeuvre, et on parle de "génies", soit à travers leurs actes et ce sont des "héros", soit à travers leurs souffrances et ce sont des "saints".

Quelle différence de sens avec l'icône, que vous abordez dans De la visibilité ?

La dimension visuelle, bien sûr. Je parle de "grands singuliers". C'est avec l'émergence de la culture visuelle au XXème siècle que le mot se diffuse. Les légendes deviennent iconiques, parce qu'on connait aussi mieux leurs visages. Cela concerne alors davantage des artistes interprètes, plus connus du grand public, soit par leur voix, soit par leur image. Les icônes sont des chanteurs, des acteurs...

L'icône évoque aussi la religion, bien sûr. La métaphore religieuse est très présente dans les médias lors d'hommages post-mortem. Pourtant un chercheur comme Eric Maigret en a montré depuis un certain temps déjà les limites...

Les travaux d'Eric Maigret restent très justes. La métaphore n'est pas seulement présente dans les médias, mais dans le monde académique également. Ces milieux adorent filer cette métaphore de la religion, qui donne l'air intelligent. Mais elle ne nous apprend rien, tout juste nous donne-t-elle l'impression de comprendre. Ca fait chic, sans compter que dans le monde universitaire, parler de religion apporte toujours une petite dimension critique et ironique qui plait. En fait, cette métaphore avec la religion donne surtout le sentiment d'être plus malin, mais c'est de la paresse intellectuelle.

Devant la maison natale de L Cohen à Montreal le 10 novembre.
Devant la maison natale de L Cohen à Montreal le 10 novembre. Crédits : Aubin Laratte / Citizenside - AFP

Ce rapport à la sacralité semble pourtant activé par les gens eux-mêmes dans le public...

La métaphore en soi n'est pas inintéressante à analyser. Car oui, les gens l'utilisent eux-mêmes. L'évocation religieuse de la sacralité circule sous forme d'imputation de la grandeur. Mais attention, la religion n'a rien à voir là-dedans. C'est simplement que ça nous parait familier car nous sommes empreints d'une culture profondément religieuse.

Depuis quand existent ces petits autels à la mémoire des célébrités ?

Il y a en vérité très peu d'enquêtes sur le sujet. Ce qui est sûr, c'est qu'on peut faire remonter le phénomène des stars et des fans aux années 1920, avec l'émergence des grands acteurs américains à Hollywood. Après la mort d'Elvis Presley, on a vu apparaître ces petits autels. Après celle de Claude François, aussi.

Ex-voto à l'effigie de David Bowie après la mort du chanteur, en janvier 2016.
Ex-voto à l'effigie de David Bowie après la mort du chanteur, en janvier 2016. Crédits : Kena Betancur - AFP

Peut-on dire que cette pratique augmente ?

Je n'en suis pas si sûre. La seule chose que l'on peut évaluer, c'est l'augmentation de la diffusion de ces pratiques, notamment avec internet et les réseaux sociaux. Les gens qui participent à ces phénomènes en font écho et donc multiplient leur visibilité. Mais dans la réalité, sont-ils plus nombreux ? J'en doute.

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