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Valéry Giscard d'Estaing en campagne, en avril 1974, sous la caméra de Raymond Depardon.

L'intimité des politiques, de Giscard en deltaplane à Marine Le Pen dans "Une ambition intime"

2 min
À retrouver dans l'émission

En prétendant révéler le visage intime d'Arnaud Montebourg, Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen ou Bruno Le Maire, Karine Le Marchand s'inscrit dans un sillon déjà très installé d'émissions politico-intimistes qui font florès à la télévision depuis près de 40 ans.

Valéry Giscard d'Estaing en campagne, en avril 1974, sous la caméra de Raymond Depardon.
Valéry Giscard d'Estaing en campagne, en avril 1974, sous la caméra de Raymond Depardon. Crédits : Ralph Gatti - AFP

Sous le feu de la polémique suscitée par son émission “Une ambition intime”, Karine Le Marchand rétorque que Jacques Chirac n’a pas été élu sur ses idées mais “parce qu’il était sympa et mangeait des pommes”. Au coeur du dispositif de l’émission qui a fait un carton d’audience dimanche 9 octobre, l’empathie d’une intervieweuse qui ne les malmène point et le visage intime des candidats-invités. Pas les programmes.

Au tollé engrangé par la diffusion de la première d’”Une ambition intime”, on pourrait croire qu’un tournant vient de se vivre. Sauf qu'“une kermesse aux étoiles”, faisant la part belle à “des personnalités, plutôt que des idées”, c’est précisément ce que dénonçait Roger-Gérard Schwartzenberg il y a… quarante ans. L’universitaire et homme politique radical venait alors de publier un essai, intitulé L’Etat-spectacle dont les premières lignes disaient ceci :

“La politique, autrefois, c’étaient des idées. La politique, aujourd’hui, ce sont des personnes. Ou plutôt des personnages.”

L'amalgame de l'autorité et du charme

Voici un extrait de son passage dans “Les après-midi de France Culture” le 14 avril 1977 :

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3 min
Roger-Gérard Schwartzenberg en avril 1977 pour "L'Etat spectacle" dans les après-midi de France Culture

Dans son essai, Schwartzenberg décryptait ce basculement vers la psychologisation du personnel politique. Et identifiait une typologie d’hommes politiques de nature différente, de De Gaulle, “incarnation de la France” ou Pompidou “homme ordinaire” à Giscard, “archétype de l’homme politique charmeur”.

Et pour cause : Giscard est celui avec qui le paysage politique bascule vers une médiatisation et une scénarisation de l’intime. Divisant au passage les commentateurs à l’époque, entre partisans d’une “modernité de communication” et détracteurs de la mise en scène du pouvoir.

Le peigne de Giscard en gros plan

Les exemples sont nombreux, avant même son élection comme Président de la république, en 1974 : cette année-là, il finance Raymond Depardon pour que le cinéaste, jeune à l’époque, le suive, caméra à l’épaule, en campagne électorale. Cela donnera “1974, une partie de campagne”, le célèbre documentaire de cinéma-vérité qui crispera les rapports entre Giscard et Depardon, le premier interdisant durant vingt ans la diffusion publique du film. A l’écran, on voit Giscard, en gros plan, dégainer son peigne de la poche de son veston pour dompter une mèche rebelle entre deux bains de foule. Du jamais vu.

Sur cette compilation d'extraits vidéo, vous pourrez le découvrir torse-nu, dans les vestiaires d'un match de foot très télégénique ou en maillot de bain, sur une plage. Bien longtemps avant les chapelets de commentaires sur le duel d'image auquel s'était livrés, tout autant en maillot de bain, Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy sur les plages atlantiques :

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Une fois au pouvoir, VGE continuera de mettre en scène sa vie de famille. Dans les archives radiophoniques, on trouve par exemple des reportages sur sa femme, Anémone, qui s’essaye au deltaplane à Courchevel en 1975.

C’est à cette époque que saute le verrou historique qui avait poussé l’ORTF à statuer, en 1970, qu’il ne devait surtout pas être question de politique dans les émissions de divertissement, appelées "les autres parties des programmes". Dans un article de la revue "Le temps des médias", la doctorante Marie Lhéraut avait exhumé cet arrêté de l'ORTF :

"Les émissions politiques, qu’elles soient sous forme de reportages, d’interviews ou de débats, ont leur place dans la partie des programmes réservée à l’information et des directives ont été données aux responsables des unités d’information, afin d’en assurer l’impartialité et l’exactitude. En revanche, les autres parties des programmes, qu’il s’agisse d’enquêtes, de documentaires, voire de fictions dramatiques, historiques ou humoristiques ne doivent en aucun cas être l’occasion, ou le prétexte, de polémique ou de propagande politique. » La tendance ne fera qu’aller crescendo fin 70 et toute la décennie 1980. Car cette explosion des dispositifs télé magnifiant le registre intime n’est pas une importation, cheval de Troie américain des années 90 comme on a souvent tendance à le présenter."

Karine Le Marchand a beau se réclamer, et depuis longtemps déjà, d’Oprah Winfrey, l’icône noire du petit écran aux Etats-Unis, la présence de politiques dans des rendez-vous cathodiques non journalistiques ne doit pas tout à Winfrey, même si elle a imprimé de sa patte le format du talk show et de l’interview intimiste à partir du milieu des années 80.

Stratégie d'image

Dans son article “Espaces privés à usages politiques - la psychologisation de la scène politique”, l’universitaire Eric Daras montre bien l’évolution… et surtout la fréquence des apparitions politiques dans des registres à contre-emploi. D’abord avec une scénarisation du personnel politique chez lui, summum de la stratégie d’image. C'est “Questions à domicile”, co-présenté de 1985 à 1989 par Anne Sinclair et Pierre-Luc Séguillon, puis par Jean-Marie Colombani.

Puis avec un grand nombre d’apparitions tous azimuts : de Michèle Barzach qui verse une larme à Sacré soirée à Jack Lang, invité de l’émission érotique “Super sexy” en 1987, en passant par Hervé de Charette à l’Accadémie des 9, les politiques en couple sur le plateau de “Tournez manège” ou le général Jaruzelsky sur le “Divan” de Henry Chapier, on peut parler d’une déferlante. Daras a répertorié 6% des invités de Chapier qui seront des politiques.

Cette liste spectaculaire relativise le tollé qu’avait provoqué le passage de Martine Aubry chez Michel Drucker, première politique à “Vivement dimanche” en 2008. Elle montre aussi que l’audience de ces rendez-vous d’un nouveau cru a plutôt poussé les états-majors des télévisions à multiplier les transgression. Alors même qu’un sondage du 14 novembre 1979 indiquait qu’une très large majorité de Français redoutait le dévoilement de la vie privée des politiques. Plus précisément, ils étaient majoritairement favorables à la divulgation des bulletins de santé et des feuilles d’impôt de leurs dirigeants - le scandale des impôts de Chaban-Delmas est encore frais - mais très hostile à en apprendre davantage sur la vie de famille de ceux qui les gouvernaient.

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18 sec
Sondage sur la médiatisation de la vie privée des politiques le 14/11/1979 sur France Inter

C’est tout le paradoxe des déclarations bien intentionnées du public : officiellement, tout le monde clame vouloir regarder Arte… pour finalement finir devant “Une ambition intime”, de Karine Le Marchand, deuxième émission la plus regardée le 9 octobre au soir avec 14% de parts de marché ? Car l’intimité des politiques est lucrative : en seulement 15 jours, la maison d’édition “Les Arènes”, qui a publié Merci pour ce moment, le brûlot de Varlérie Trierweiler après sa rupture d’avec François Hollande, annonçait avoir écoulé près de 450 000 exemplaires.

Avec l'aide d'Annelise Signoret pour la documentation académique et d'Isabelle Fort-Rendu, pour les archives INA.

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